Les 10 traits de caractères qui empoisonnent la vie des adultes surdoués

Dotés d’un mode de fonctionnement à part, les adultes surdoués jouissent de leurs forces autant qu’ils en souffrent. Les explications de Valérie Foussier.

La science et l’éducation se penchent régulièrement sur le cas des enfants précoces. Mais les adultes surdoués, qui s’en soucie ? Un médecin endocrinologue a récemment dressé la liste des « 10 traits de caractère qui empoisonnent la vie des adultes surdoués ». L’occasion, peut-être, de comprendre ce qui vous différencie des autres…

Valérie Foussier, qui consulte à l’hôpital privé d’Antony, a publié le 17 janvier dernier un article passionnant sur un blog du Huffington Post. L’idée ? Souligner ce qui distingue le fonctionnement d’un adulte surdoué de celui d’un autre adulte et permettre à chacun de mieux appréhender ces différences.

Cet article, Valérie Foussier nous a aimablement autorisés à le reproduire. Le voici donc. Vous verrez, il est précieux…

Les adultes surdoués ou à Haut potentiel (HP) ont un mode de fonctionnement bien différent et ignoré des autres adultes voire des HP eux-mêmes. Cette ignorance est à l’origine de leur mal-être créant un gouffre incompréhensif avec les autres, un décalage invivable. C’est aussi leur mode d’emploi qui fait leur force et qui est tant jalousé. Oui, vous souffrez de vos capacités qui vous occasionnent tant de douleur. Voici dix fonctionnalités ou dix traits de caractère qui font qu’on vous recherche d’abord et qu’on vous malmène ensuite.

1 – Empathique et gentil

Vous avez un don indiscutable, l’empathie et la gentillesse extrême. Vous devinez les besoins des autres avant les vôtres que vous avez tendance à ignorer. Vous percevez ce que les autres ressentent et même de façon bien plus marquée. Vous vous perdez en vous adaptant de façon démesurée à l’autre. C’est justement pour votre altruisme sans limite que les manipulateurs viennent vous chercher. La face fragile qu’ils montrent de prime abord vous touche et vous tombez dans leurs griffes. Cessez d’être gentils, soyez vrais. Bien sûr,  il existe des personnes bien intentionnées qui apprécient votre empathie et gentillesse à sa juste valeur, deux qualités qui font le lit du charisme, tant convoité.

2 – Résilient

Vous avez cette capacité à encaisser l’insupportable en vous relevant illico presto, à conserver le sourire malgré l’orage, à trouver des solutions constructives face à l’adversité de la vie. Cette force peut aussi effrayer ou vous apporter un lot d’injustices. On vous considère comme un affabulateur ou une affabulatrice hors pair, ce qui accentue votre tendance naturelle au débordement émotionnel qui a pour effet de vous mettre tout le monde à dos, alors que vous êtes juste résilient. Cela fait l’effet d’une bombe en plein cœur. Pourtant on vous choisit, on vient vous chercher même pour ce pouvoir surnaturel, votre résilience. Ce sont des personnalités manipulatrices qui abuseront de votre capacité à vous remettre debout immédiatement après une agression. Vous êtes encore trop à être malmenés par votre potentiel: vivre l’intolérable sans être cru, terrassés par une cascade d’injustices.

3 – Passionné

Quand vous êtes motivés, plus rien ne vous arrête pour arriver à votre objectif. Malgré un enchainement d’embuscades, vous franchissez sans mollir les obstacles en continuant votre route jusqu’au sommet, animés par votre passion imperturbable, jusqu’à l’épuisement, souvent à votre insu. Attention, vous n’êtes pas toujours récompensés et indemnisés de vos efforts surhumains. En d’autres termes, on vient vous chercher pour faire du chiffre d’affaire sur votre dos, en vous faisant miroiter monts et merveilles. Quand vous le comprenez, vous chutez dans la déception et l’incompréhension jusqu’à la dépression.

4 – Vitesse éclair

Vous faites tout dix fois plus vite que les autres, en dehors de l’absence de motivation qui vous expose à l’inaction et à la procrastination. Votre rapidité d’exécution, de compréhension est une mine d’or pour les chefs d’entreprise, pour le milieu scientifique, pour la hiérarchie car encore une fois vous générez des gains. Le temps c’est de l’argent. Votre vitesse d’exécution déconcertante peut aussi être vécue comme un affront pour vos collègues qui se sentent consciemment ou inconsciemment dévalorisés. Ils chercheront alors à vous nuire de n’importe quelle façon fallacieuse pour se mettre en avant, en n’omettant pas de vous rabaisser par des mensonges difficiles à réfuter. Un beau tissu d’injustices. Cela peut vous conduire à des licenciements pour faute qui vous conduiront tout droit à la dépression car vos valeurs humaines fondamentales sont bafouées.

5 – Créatif

Vous avez un potentiel de créativité exprimé ou enfoui. Il peut être au premier plan et vous conduire dans des institutions d’innovation dans lesquelles vous vous sentez en harmonie. Vous êtes alors chassés et recrutés pour cela. C’est une plus-value pour l’entreprise que vous élevez par votre originalité créative. Il arrive aussi que votre potentiel de créativité se révèle au sein de votre milieu professionnel ou personnel. Vous voulez tout naturellement la faire éclore et vous vous exprimez sur ce sujet. Sauf que vous n’êtes pas dans le bon environnement. Vous allez déranger et vous aurez l’étiquette de farfelu. On ne vous écoutera pas dans ce domaine. On prendra soin même de vous mettre des bâtons dans les roues pour faire avorter vos projets créatifs quand vous oserez vous aventurer sur ce chemin. Toucher à votre créativité, c’est une violente agression qui a des conséquences sur votre confiance en vous, votre estime de soi.

Source : Shutterstock

6 – Multi-actions

Vous avez cette capacité à pouvoir faire plusieurs choses à la fois ce qui vous vaut d’être qualifié de dispersé, touche à tout et autres surnoms dévalorisants. C’est pourtant une réalité qui a été tout récemment mise en évidence par l’imagerie fonctionnelle. Une étude comparative chez des adultes HP et non HP a permis de visualiser la fameuse arborescence des HP. Plusieurs zones cérébrales s’activent en même temps après l’exécution d’une tache, versus une seule chez les adultes non surdoués. Ceci explique le fait que penser à une chose engendre des pensées anticipatrices ou des idées paraissant hors sujet. Oui on peut faire sa compta devant la télé sans faire d’erreur. Le fait de faire deux choses à la fois renforce la concentration et améliore le rendement au prix peut-être d’une dépense d’énergie bien plus grande. C’est un atout considérable cette capacité multi-tâches, pouvoir faire avec qualité plusieurs choses à la fois en allant jusqu’au bout, sans être dispersé pour autant. Connaitre cela permet de faire attention au coup de pompe et de prendre le temps nécessaire pour se ressourcer.

7 – Recherche de vérité et souci de justice

Vous avez une ligne de conduite, la vérité, et vous agissez toujours en filigrane avec le souci de justice. Vous êtes une personne sur qui on peut compter qui évitera au maximum de malmener autrui par la manipulation, l’abaissement. On vient vous chercher pour votre droiture. Cependant votre leitmotiv, recherche de vérité, et votre pugnacité vous fera parfois faire des actes outrepassant vos fonctions, piétinant votre hiérarchie, qui auront un effet boomerang. Votre vérité n’est pas toujours celles des autres. Vous avez l’art de vous compliquer la vie et vous torturer pour un fait banal pour les autres, de vous auto-détruire en prenant des décisions qui peuvent vous emmener dans l’impécuniosité, consciemment ou inconsciemment. Vous vous épuisez en salive et en énergie à vouloir tout expliquer et tout justifier sans cesse et sans fin. Apprenez à répondre à un besoin, évitez d’aller au-devant des ennuis sans qu’on vous le demande, par souci d’équité, que vous soyez impliqués ou non. Cela vous épargnera des remarques acerbes incomprises. Patientez et laisser passer l’ouragan sans agir.

8 – Hyperactivité cérébrale

Vos neurones sont en permanence en ébullition. Rien ne vous échappe et surtout pas le plus futile détail qui a pour vous son importance. Cette vigilance constante vous permet de trouver des solutions quand d’autres dorment ou baissent leur garde. On vient vous chercher pour votre incapacité de vous arrêter de penser. Cependant sans bouton stop, un bruit de fond mental mêlé à une imagination débordante vous empêche de trouver le calme et projette une ombre de peur, de souffrance. Le simple fait d’imaginer une situation peut déclencher la tempête dans les profondeurs. Vous la vivez comme si elle était réelle. L’absence de contrôle des pensées génère des sensations physiques : palpitations, douleurs thoraciques, sueurs, tremblement, malaise, gestes incontrôlés, casse. Cette impossibilité à dompter les pensées négatives fait le lit des obsessions. Une spirale infernale. L’angoisse monte, les pensées morbides fusent et deviennent de plus en plus destructrices avec une tendance à l’inaction. L’angoisse bloque l’action qui canaliserait justement cette angoisse folle. Ce cercle vicieux peut être coupé net en insérant ce bouton off, qui permet de capter l’attention ce qui refrène les idées noires. Ce peut être un support visuel doux ou une œuvre dérivative comme une activité physique ou artistique, un rangement minutieux. En vous dissociant du mental dans la simplicité un court instant, votre cerveau sera bien plus performant sans parasite.

9 – Oscillations émotionnelles

Votre hyper rapidité à tout faire est prise pour du mépris car ce n’est pas possible que vous ayez lu ce document en 30 secondes, que vous ayez lu ce livre de 1000 pages en un weekend. Vous êtes considéré comme un usurpateur, insulte suprême qui presse sur votre touche volcan. En une fraction de seconde, une phrase anodine interprétée avec votre prisme émotionnel vous plonge dans le plus profond d’une déferlante négative. En un temps aussi record, après un évènement positif, vous êtes propulsés en miroir au sommet d’une déferlante émotionnelle positive alors que les autres ne sont qu’à la naissance de leur vague. Vous êtes jugé comme exubérant voire hystérique. Cette possibilité de passer du positif au négatif en une fraction de seconde est parfaitement incompréhensible, en dehors d’une maladie. C’est cette amplitude normale pour vous, entre les + et les -, votre thermostat émotionnel qui crée un puits sans fond de souffrance, responsable de décalage de lecture dans la teinte du raisonnement. Vous utilisez des mots inappropriés. Votre potentiel est gelé. Vous êtes gagnés par la procrastination qui vous fait des occasions. Vous êtes dans le déni qui vous conduit à des mauvaises décisions, entretenant votre mal-être. Puis comme par enchantement, une phrase tout aussi anodine prend une valeur positive. Au sommet de votre art, vous déplacez des montagnes, vous criez EUREKA, vous exprimez votre substantifique moelle innovante créatrice empathique. Vous déroutez et on ne vous croit pas être l’auteur de tel acte, de telle opération. C’est ce passage de la lumière à l’obscurité et de l’obscurité à la lumière que les autres n’intègrent pas. Pire, ils traduisent en formatant vos intentions bienveillantes dans leur schéma de pensées, ce qui transforme complètement les données à votre désavantage, majorant votre désarroi. Ce sont souvent ceux qui ne sont pas prêts à changer leur paradigme qui vous causent le plus de préjudices. Les réfractaires au changement.

Ces déferlantes positives et négatives peuvent être expliquées par ces zones multiples stimulées en même temps décrite à l’imagerie cérébrale. Une phrase va stimuler chez vous plusieurs zones émotionnelles décuplant le phénomène, expliquant vos débordements émotionnels. Vous pouvez dompter votre cerveau en apprenant à éteindre toutes les zones allumées, une par une. C’est un moyen de réduire l’amplitude de vos ondes négatives.

10 – Effet cocktail

Tous ces traits de caractère se potentialisent et font que votre mode de fonctionnement est recherché dans bien des domaines. Voici une anecdote pour illustrer cet effet cocktail dans la vraie vie.

« On a demandé à Mélodie, pianiste amateur, de jouer en public pour récolter des fonds pour une œuvre humanitaire. Avec une immense joie, elle a accepté. Contre toute attente, elle a dû escalader dans son travail préparatoire de nombreux à-pics épineux émotionnels jusqu’au jour J heure H. L’intensité de sa motivation, sa résilience et sa capacité multitâche lui ont permis de gravir les derniers mètres de passages délicats. Elle était prête juste à temps, maîtrisant tous ses morceaux. Un imprévu anodin est arrivé en pleine représentation. Son tourneur de pages a tourné toutes ses pages à chaque fois trop tôt, et sa présence à ses côtés, trop près, l’a bridée physiquement. Elle a été très déstabilisée par ces incidents qui ont décuplé son trac. Elle a saboté ses heures de travail antérieur. Elle a brillé dans les couacs devant une salle comble. Sa pugnacité démesurée à toute épreuve a eu raison de cette vexation vécue et elle a exprimé tout son talent musical dans le dernier morceau, laissant ainsi une empreinte positive. Elle a mis plusieurs jours pour éteindre ses dizaines de zones émotionnelles négatives allumées durant cette soirée, bien plus nombreuses que les zones émotionnelles positives. Un gout d’humiliation, une odeur d’atteinte de l’égo, a persisté longtemps malgré sa vraie satisfaction finale.»

Le monde tourne grâce à vous. Alors évitons de vous malmener par ignorance.

Pour aller plus loin, lire le livre de Valérie Foussier : Adultes surdoués : Cadeau ou fardeau ?

« Surdouée, j’ai enchaîné les petits boulots et les dépressions »

En cette journée mondiale de la Santé sur le thème de la dépression, Marie*, 36 ans, raconte l’influence qu’a eu son QI élevé sur sa santé mentale. Aujourd’hui identifiée comme surdouée, elle revient sur ces années difficiles. Témoignage.

Article de l’Express-Propos recueillis par Emilie Tôn, publié le

À l’école, j’ai toujours eu du mal à me faire aimer des autres enfants. Malgré tous mes efforts, je n’étais pas comme eux. Ils ne m’aimaient pas et je ne comprenais pas pourquoi.

En entrant au CP, je savais déjà lire. J’étais très en avance. Il a été question de me faire sauter une classe, mais comme je pleurais en permanence, la direction a décidé que je n’étais pas prête à rejoindre des enfants plus âgés. J’étais docile, gentille. Parce que j’avais les meilleures notes de la classe, les autres enfants me traitaient de « chouchoute de la maîtresse », alors qu’elle me méprisait.

Je n’avais pas beaucoup d’efforts à fournir pour me maintenir première de la classe. Au CM1, je ne me suis pas méfiée d’une nouvelle élève. Elle a pris ma place: j’en ai beaucoup pleuré et l’ai reconquise. Je me devais d’être la meilleure. Je voulais que la maîtresse m’aime. En classe, je me tortillais dans tous les sens pour répondre, mais l’institutrice disait toujours « on sait que tu sais, quelqu’un d’autre veut répondre? » Je semblais toujours l’excéder. J’ai fini par arrêter de lever la main.

J’ai laissé l’intello que j’étais derrière moi

L’arrivée au collège laissait espérer des changements positifs. J’allais chez les grands et tournais ainsi le dos au calvaire qu’était l’école primaire. Mais dès la première évaluation, les problèmes ont commencé. Je subissais un harcèlement féroce, qui a continué longtemps. Une fois de plus, j’étais l’intello, et les autres élèves n’aimaient pas les intellos. Ils faisaient de mes amies et moi leurs souffre-douleurs, mais il n’y avait que moi que cela perturbait. Le soir, je pleurais dans ma chambre.

Progressivement, mon niveau a baissé, sans être mauvais pour autant. Je voulais absolument me faire des amis parmi les gens populaires. Donc, lorsque je suis entrée au lycée, j’ai décidé de laisser l’intello que j’étais derrière moi. J’ai décroché et suis devenue une élève très moyenne -ce que ma psy appelle aujourd’hui le nivellement- au point d’avoir mon bac au rattrapage. J’ai été à la fac, puis j’ai arrêté pour enchaîner les petits boulots, ainsi que les dépressions

Les surdoués, plus sujets aux dépressions

Je n’ai jamais su m’y prendre avec les gens. J’ai l’impression de ne pas avoir les outils pour vivre en société. Pendant des années, j’ai surjoué la fille libérée. Je ne savais plus qui j’étais. Je souffre d’anxiété sociale. A chaque nouvelle rencontre, je suis dans une situation de stress intense. Toutes ces choses m’ont poussé à croire que j’étais folle, anormale, dérangée.

Lorsqu’une chose m’intéressait, je me plongeais à corps perdu dans les recherches. Cela m’obsédait, il fallait que j’épuise le sujet. Et lorsque je me suis intéressée à la dépression, j’ai appris, dans un article, que les surdoués y étaient plus sujets que la normale. Je n’ai pas tout de suite relevé.

Parallèlement, mon fils aîné de trois ans m’a demandé de lui apprendre à lire. Je le savais intelligent, à 18 mois, il parlait très bien et fascinait tous les adultes qui le croisaient. J’ai alors commencé à me documenter sur les enfants précoces. Au fil de mes recherches, j’ai revu toute mon enfance. J’ai donc fait appel à une psychologue spécialisée. Au téléphone, elle m’a dit qu’il était préférable que mon fils attende un peu avant de passer les tests, car les résultats ne sont pris en compte qu’à partir de 6 ans par l’Education nationale. Cependant, je pouvais les passer.

TÉMOIGNAGE >> Surdouée et mère d’enfant surdoué: « J’ai espéré que mon fils ne soit pas concerné »

Le jour du bilan, j’ai fondu en larmes dans son bureau. Pendant toutes ces années, je pensais que j’étais bête, que c’était pour cette raison que je n’arrivais pas à m’adapter. En réalité, j’étais surdoué.

Une affaire de famille

Selon la psy, il est possible que toute ma fratrie soit concernée. Ma soeur a vu une spécialiste qui lui a confirmé que c’était son cas. Mon fils -qui a aujourd’hui huit ans- a un très haut quotient intellectuel (plus de 145). J’ai peur qu’il en souffre, mais, pour l’instant, tout semble bien se passer. Les enseignants essaient de lui donner des exercices plus adaptés à son niveau, mais nous n’avons pas voulu qu’il saute une classe car il voulait rester avec ses copains. Il a la chance d’en avoir.

Le plus jeune, qui a cinq ans, est probablement concerné aussi. Il est moins populaire à l’école maternelle. Quand je vais le chercher le soir à la garderie, il est souvent en train de jouer tout seul dans son coin alors que les autres jouent en groupe. Ça me fait de la peine, mais lorsque je lui demande s’il est heureux, il me répond que oui.

Un taux de suicide préoccupant

J’ai expliqué à mon grand que son cerveau fonctionnait différemment, en lui précisant qu’il n’était pas plus intelligent que les autres, mais que son intelligence fonctionnait autrement. Le taux de suicide est assez préoccupant chez les surdoués, mais mon ex-mari -qui a appris son haut QI à l’adolescence- comme mon fils aîné ont l’air bien dans leur peau, preuve que la souffrance vient aussi du fait de ne pas l’avoir identifié.

Malheureusement, les tests sont chers et toutes les familles n’ont pas les moyens de les payer [le WISC, ou « échelle de Weschler », coûte plusieurs centaines d’euros]. Et s’il est possible de les passer gratuitement dans les centres médico-psychologiques, les psys n’y ont pas de formation spécifique pour décrypter correctement les résultats. Savoir qu’un enfant est précoce sans comprendre son fonctionnement ne l’aide pas. C’est regrettable, car les conséquences peuvent être catastrophiques.

*Le prénom a été modifié

Référence Article http://www.lexpress.fr/actualite/societe/surdouee-j-ai-enchaine-les-petits-boulots-et-les-depressions_1896181.html

 

Les autistes Asperger, talents trop mal employés en France

Une étude de l’Université de Harvard faisait récemment cas d’entreprises informatiques qui, à l’étranger (Inde, Allemagne, Etats-Unis…), recrutent des autistes Asperger pour leurs compétences spécifiques. L’occasion de faire le point sur leur insertion professionnelle en France… plus difficile

https://www.franceculture.fr/societe/les-autistes-asperger-talents-trop-mal-employes-en-france?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook#link_time=1496951965

 

 

Le théâtre intime de la honte

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik explore le sentiment de la honte, en passant de la biologie à la psychologie, de la petite enfance à l’adolescence, en matière sexuelle ou familiale. Avec toujours cette interrogation : comment ne pas s’enfermer en elle comme dans un terrier ?

Comment ne pas se murer dans les réactions émotionnelles multiples qu’elle engendre chez chacun de nous ? Et comment retrouver liberté et fierté sans tomber dans le piège de l’absence de honte, qui est aussi indifférence à l’autre et peut conduire au pire ?

Boris Cyrulnik nous dépeint un nouveau visage de la honte, inédit, émouvant et profond, nourri par les acquis les plus récents des neurosciences et de la psychologie.

Une conférence enregistrée en 2011.

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et écrivain, directeur d’enseignement à l’université de Toulon.

Pour écouter la conférence

Haut Potentiel : potentiellement fragile !

Adapter pour les enfants à haut potentiel ?

Haut Potentiel : potentiellement fragile !

C’est une question qui peut agacer. Nous aimerions croire que tous les élèves intellectuellement précoces (EIP) sont forcément doués, épanouis, et « s’en sortiront toujours car ils sont intelligents » : dans ce cas-là, la question ne se poserait pas en effet. Les enfants qui vont bien et qui souvent d’ailleurs ne sont pas « diagnostiqués précoces », n’ont vraisemblablement pas besoin de prise en compte particulière. Ils existent bien sûr, heureusement !

haut-potentiel
Mais parfois, l’EIP n’est pas scolairement doué et/ou personnellement épanoui. Penser qu’un QI élevé garantit le bien-être et la réussite scolaire serait comme imaginer qu’une personne de haute taille est forcément douée pour le basket. Aussi, les EIP peuvent faire partie des élèves à besoins éducatifs particuliers.
Il y a 40 ans, Jean-Charles TERRASSIER, psychologue et fondateur de l’ANPEIP  a mis en valeur les possibles « dyssynchronies » des enfants intellectuellement précoces. Depuis le rapport Delaubier en 2002, nous avons beaucoup progressé dans la prise en compte des EIP : en 2013, le ministère de l’Éducation Nationale a élaboré un livret : scolariser les enfants intellectuellement précoces.
Petit à petit, le cliché du surdoué obligatoirement « petit génie » a laissé place à des images plus diversifiées, à une pléiade de possibilités, et la prise en compte des EIP devient envisageable. Elle ne doit pas être systématique et il n’est pas question qu’elle soit une réponse à la seule demande des parents qui réclament parfois sans raison une différenciation en tendant le WISC de leur enfant : « Voilà le test, maintenant que va faire l’école pour mon enfant ? » Non ! Il ne s’agit pas non plus d’écouter tous les parents qui justifient les difficultés de leur enfant en affirmant un haut potentiel qui n’a jamais été décelé… Il est question de répondre à un besoin quand celui-ci se présente et d’y répondre avant que la situation ne se dégrade trop.

Quand proposer des aménagements ou adaptations à l’élève intellectuellement précoce ?

Quand l’enfant perd sa curiosité, qu’il ne parvient pas à s’adapter aux « normes » scolaires, quand il régresse, ou qu’il est très en avance, quand « il s’éteint » (phrase si souvent prononcée par les parents), quand il souffre de l’Ennui, qu’il ne travaille pas du tout, qu’il est malheureux avec les autres, quand il se rend malade (oui, ça existe !), alors il est nécessaire de chercher ce qui pourra l’aider à aller mieux.

Pourquoi une prise en compte singulière ?

Il arrive que l’enseignant ne puisse percevoir le malaise et il aura la sensation que tout va pour le mieux pour cet enfant, car celui-ci se sur-adapte. C’est plus fréquent chez les filles. (La femme doit être idéalement conforme, l’homme beaucoup moins !)  C’est à la maison que les signes d’alerte se manifesteront : réveil très difficile les jours d’école, mal au ventre, vomissements, pleurs, crises d’angoisse… pouvant aller jusqu’au refus scolaire anxieux. L’enfant à haut potentiel sera plus susceptible de développer une phobie scolaire qu’un autre enfant.

Dans les situations extrêmes, il est complexe de déterminer les causes du problème : l’école ou l’extérieur ? le haut potentiel ou un autre facteur ? Les raisons du malaise s’imbriquent et s’entremêlent. D’où la nécessité d’observer l’enfant de façon globale et de travailler ensemble pour mieux comprendre : parents, enseignants et accompagnants. Si les parents accusent l’école et que l’école accuse les parents, c’est l’impasse. En revanche, si tous tentent de comprendre l’enfant, si chacun appuie sur le bon levier, la situation ’améliore rapidement.

À l’inverse, il peut arriver que le souci se développe à l’école et pas à la maison. Ce qui ne signifie pas que l’école doit être seule à prendre en charge la difficulté : là-aussi, tous les acteurs qui entourent l’enfant sont concernés.

Hors normes

Il ne s’agit pas ici de victimiser les EIP : ils ont des capacités hors normes qui font leur force mais il arrive aussi qu’ils puissent manifester des faiblesses hors normes, même de façon temporaire, mais qui ne peuvent être niées. Reconnaître un problème, c’est déjà avancer vers une solution. Nous n’en sommes qu’à l’aube des recherches sur les fonctionnements du cerveau. Il reste beaucoup à apprendre sur les caractéristiques particulières des HP, DYS, TDAH… Mais en attendant, nous observons bien une proportion de troubles (de nombreux TDA/H notamment) chez les enfants diagnostiqués à Haut Potentiel qui semble paradoxale. Si la plupart des enfant à haut potentiel écrivent très bien, par exemple, ce sont les plus nombreux à consulter pour une difficulté d’écriture.

L’apprentissage des enfants à haut potentiel est souvent atypique, avec une dimension magique car ils ne passent pas par les étapes habituelles : comment expliquer qu’ils apprennent en majorité à lire avant le CP ? D’après le rapport Lire et Ecrire, à l’entrée au CP, 10 % des élèves savent quasiment déchiffrer alors que la moitié ne reconnaît pas plus de 2 mots familiers sur 35. L’écart est énorme. Par conséquent, la question du saut de classe si peu fréquent pose vraiment question. Comment conserver le goût d’apprendre quand on doit subir un apprentissage que l’on maîtrise déjà ?

Peu d’aménagements

Comme pour tous les enfants particuliers, trouver la juste dose d’aménagements ou d’adaptations est un défi. Le besoin évolue. Chaque élève est différent et une même caractéristique n’implique pas une prise en compte identique. Enfin, un excès d’aménagements peut nuire à l’élève comme à l’enseignant ! Pour les EIP, la différenciation ne dure en général que le temps du passage difficile. Juste le temps de remettre le pied à l’étrier. Même parfois quand un trouble des apprentissages est associé ! Car le haut potentiel apporte aussi une force pour s’adapter, pour compenser et pour contourner la difficulté. Pas dans tous les cas, pas tout le temps. Les efforts d’adaptation, de compensation peuvent devenir épuisants pour l’élève. Certains aménagements, comme l’utilisation de l’ordinateur, sont aussi destinés à être maintenus en général. Mais les adolescents qui ont besoin de s’identifier au groupe, ont plus de mal à accepter une différenciation qui les distingue. Surtout quand ils se sentent déjà en décalage ! N’est-il pas plus facile d’être « comme tout le monde » ?

Beaucoup de compréhension

Comprendre le fonctionnement unique d’un enfant, au-delà même de son potentiel ou de ses troubles, aide à porter un regard adapté et constructif.  Les possibilités d’aménagements et d’adaptations sont nombreuses et variées : du droit de lire quand l’enfant a terminé son travail à l’accélération du cursus, de la véritable différenciation qui permet d’enrichir et d’approfondir sans pour autant donner davantage de travail au simple regard compréhensif et bienveillant, si simple mais essentiel…  Si l’adulte ne comprend pas l’hypersensibilité par exemple, il pourra s’agacer. Comment accepter qu’un détail puisse provoquer un drame ? « Aïe ! J’ai un épine dans mon tee-shirt, ça fait mal ! » Alors on cherche l’épine et finalement, ce n’est qu’une étiquette ! C’est comme ça, la relation de cause à effet peut paraître démesurée, mais il est utile de le savoir : les étiquettes peuvent blesser !

 

Pour en savoir plus :

Association ANPEIP

Association Phobie Scolaire

Que sais-je ? Les enfants intellectuellement précoces, Gabriel Walh

Accompagner l’enfant surdoué, Tessa Kieboom

Je suis précoce, mes profs vont bien, Elsa Autain-Pléros

100 idées pour accompagner les enfants à haut potentiel, Olivier Revol et Roberta Poulin

L’Enfant surdoué, Jeanne Siaud-Facchin

Les Tribulations d’un Petit Zèbre,  Alexandra Reynaud

Une chronique de Claire Nunn

Soi-même en train de vivre

« Il y a des langues qui ont un mot pour décrire cette sorte d’expérience. En allemand, on dit : Erlebnis. En espagnol : vivencia.
Mais il n’y a pas de mot français pour saisir d’un seul trait la vie comme expérience d’elle même.
Il faut employer des périphrases. Ou alors utiliser le mot ‘vécu’, qui est approximatif. Et contestable. D’abord et surtout, c’est passif, le vécu. Et puis c’est au passé.
Mais l’expérience de la vie que la vie fait d’elle-même, de soi-même en train de la vivre, c’est actif. Et c’est au présent, forcément. C’est-à-dire qu’elle se nourrit du passé pour se projeter dans l’avenir. »
Jorge Semprun. L’Ecriture ou la vie.

J’ai été extrêmement touchée par cette émission. A écouter, réécouter… pour comprendre la différence, l’accepter, s’en inspirer !

https://www.franceinter.fr/emissions/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-31-decembre-2016

 

Les mille facettes de la Gestalt-thérapie

Entretien avec Chantal Masquelier-Savatier et Sylvie Schoch de Neuforn

Interactions avec l’environnement, importance du corps, réalisation de soi… Trois quarts de siècle après sa naissance, cette thérapie se soucie enfin de faire scientifiquement ses preuves. Alors même qu’elle ne cesse de se diversifier.

En quoi la Gestalt-thérapie a-t-elle apporté quelque chose de nouveau dans les années 1950 ?

Chantal Masquelier-Savatier : Il importe de ne pas assimiler la Gestalt-thérapie à son seul créateur historique car elle est le fruit d’un collectif. Le contexte de son époque a poussé Fritz Perls, psychanalyste berlinois, à émigrer en Afrique du Sud avec sa femme Laura, puis aux États-Unis. Ils ont posé une première pierre en écrivant Le Moi, la faim et l’agressivité, qui valorisait le contact avec l’environnement comme un moteur pour transformer les choses et donner une responsabilité à l’individu, plutôt que de subir. En réaction à la psychanalyse, ils mettaient ainsi l’accent non pas sur le passé mais sur l’ici et maintenant, vers le futur. C’était un véritable changement de paradigme. Ils ont initié un mouvement qui s’est rapidement diversifié. Ce regroupement, postérieurement appelé Groupe des Sept, était constitué de psychiatres, philosophes et hommes de lettres, le plus influent étant Paul Goodman. Les influences se situaient aussi bien du côté du zen et du tao (insistant sur l’acceptation de l’expérience, ce qu’on ressent actuellement plutôt que ce qui nous a déterminés autrefois, et une ouverture aux possibles), que du pragmatisme (avec le souci de l’expérience de chacun dans une situation donnée, pour mieux s’affranchir de certaines pressions environnementales). Avec cet élargissement à une équipe, le modèle de Perls, quelque peu individualiste, a évolué vers une perspective de champ : le projecteur n’était plus seulement mis sur un individu responsable devant changer son environnement, mais sur les interactions entre organisme et environnement. La situation est une co-création dans laquelle le sujet influe sur son entourage autant que l’inverse. Si la Gestalt-thérapie a rapidement rejoint le courant des psychologies humanistes, qui s’intéressaient au potentiel humain, elle a donc fini par s’en démarquer, pour ne pas mettre l’accent uniquement sur l’individu mais plus largement sur l’ajustement créateur avec l’environnement.

Sylvie Schoch de Neuforn : Gestalt-thérapie : nouveauté, excitation et développement, le livre de Perls et Goodman publié en 1951, contenait des idées confirmées depuis par la théorie de la complexité, la théorie des champs, et même les neurosciences. On s’est rendu compte que nous ne nous inscrivons pas dans des systèmes linéaires, comme la psychanalyse insistant sur les faux pas de l’enfant ou des parents, mais que tout est inter-dépendant. Par exemple, l’épigénétique confirme l’influence de l’environnement dans l’expression des gènes.

Pour quel type de trouble la Gestalt-thérapie vous paraît-elle la plus indiquée ?

C.M.-S. : Il n’y a pas de contre-indication. La thérapie est un apprentissage progressif de la nouveauté, d’une autre manière de fonctionner. Il s’agit d’aider la personne à s’ajuster continuellement à un environnement changeant. Le thérapeute est attentif à ce qui se passe à l’instant présent chez la personne, en valorisant sa manière de faire. C’est la théorie paradoxale du changement : c’est en acceptant ce qui se passe que quelque chose de nouveau va pouvoir émerger.

En gros, le thérapeute désamorce l’angoisse ressentie par le patient face au changement, ce qui fait disparaître les symptômes et autorise le changement ?

S.S.N. : Oui, l’angoisse est paralysante et est liée à un excès d’excitation qui, elle, est nécessaire pour aller vers le changement. Baisser le niveau d’excitation et d’activation physiologique, par un accompagnement pas à pas, soulage et permet au patient de se mettre en mouvement. Au-delà de l’angoisse, le problème est l’immobilisation face à une situation réelle ou fantasmée qui paraît sans issue.

C.M.-S. : Nous n’avons pas la visée d’éradiquer les symptômes, même si les patients arrivent avec cette motivation. S’ils ont des troubles obsessionnels, par exemple, il est intéressant d’accepter que, pour l’instant, c’est comme ça. Lorsqu’on fait un pas de côté par rapport à cette demande initiale, le problème s’apaise après quelques mois et quelque chose d’autre s’annonce, une possibilité d’être autrement dans ce monde-là.

Existe-t-il un déroulement type de la Gestalt-thérapie ?

S.S.N. : Non, il n’y a pas de protocole, le cheminement est imprévisible. Pour pratiquer aussi l’EMDR, thérapie très standardisée, je m’aperçois que si je l’introduis avec les patients qui me consultent depuis longtemps, ils préfèrent souvent revenir à la relation et à un dialogue non structuré. Notre pratique consiste vraiment à être là avec ce qui émerge. Nous nous adaptons à la situation, c’est du sur-mesure. J’aime beaucoup raconter ce très joli exemple. C’était dans les années 1990, avant les nouveaux types de traitement du trauma comme l’EMDR. Une femme consultait depuis deux ou trois ans pour des problèmes relationnels et des troubles anxieux. Un jour, elle me raconte ce qui s’était passé pendant la guerre : elle s’était retrouvée sous les bombardements avec sa mère, obligée de s’occuper de sa survie et pas de ses besoins émotionnels. Lorsqu’elle évoque cet épisode, je crois voir sous mes yeux la petite fille de l’époque. Je lui demande si je peux lui prendre la main. Je lui dis : « Vous savez, la guerre est terminée. Nous sommes en 1998. Et c’est fini, maintenant. » Ce simple geste l’a considérablement soulagée, c’était extraordinaire. La fois d’après, elle est arrivée avec une rose blanche, comme si elle portait le drapeau blanc. Quelque chose était resté jusqu’alors en l’état : dans son organisme, elle se trouvait toujours sous la menace des bombes. Elle n’était pourtant pas venue consulter pour cela. Mais notre relation de confiance et de liberté avait donné cette tournure imprévue à la thérapie.

C.M.-S. : Dans la première phase de la thérapie, nous accueillons ce qui se passe, quel qu’il soit. Les jeunes thérapeutes sont parfois déroutés parce que durant les premières séances, les patients déversent ce qu’ils ont sur le cœur. Mais ils en ont besoin ! Il faut attendre que l’alliance thérapeutique soit bien établie pour que le thérapeute puisse davantage intervenir et confronter. Je fais beaucoup de supervisions, et nous travaillons beaucoup sur l’accueil de la demande parce qu’il ne faut pas se laisser piéger par celle-ci telle qu’elle est formulée, il ne faut pas se croire obligé de résoudre ce problème-là, en prenant au pied de la lettre les soucis du patient. Par exemple, devant l’insistance des couples, certains thérapeutes tendent à la toute-puissance en se donnant comme mission la réussite de la procréation assistée !

Globalement, combien de temps faut-il pour parvenir au terme d’une Gestalt-thérapie ?

S.S.N. : Quand les patients nous le demandent, on ne leur répond pas ! On ne peut anticiper l’évolution. Ça peut durer quelques mois, ou trois ans, ou plus, suivant la profondeur du travail que le sujet est prêt à accomplir.

C.M.-S. : Encore une fois, le patient a pu oublier sa demande préalable pour suivre un chemin d’exploration. Il n’est plus là pour la même chose, l’objectif évolue. C’est ce qui est passionnant, pour lui comme pour nous.

Puisque vous prenez en compte l’émotion, menez-vous un travail spécifique sur le corps ?

S.S.N. : Absolument, nous invitons les personnes à prendre conscience de ce qu’elles éprouvent corporellement : « Alors que vous parlez de ce problème, essayez de voir tout ce qui se passe, vos images, vos sensations, vos émotions… » On apprend dès le départ aux gens à faire attention à leur ressenti, à conscientiser ce qui se passe dans leur corps, pour mieux comprendre leurs problématiques. Régulièrement, on invite le patient à revenir à son corps, être attentif à sa respiration : cela l’empêche de ruminer. Les gens sont d’ailleurs très en demande pour revenir à cette dimension corporelle. C’est déjà un bénéfice pour eux. Et cela ouvre à tout un travail d’association entre des gestes, des pensées, des sensations, et donc de conscientisation.

C.M.-S. : « Quand vous dites ça, qu’est-ce qui se passe dans votre corps ? ». Il est intéressant aussi de se pencher sur ce que ressent dans son corps le thérapeute à l’écoute du patient. Le praticien peut livrer ou non ce qui se passe pour lui physiquement : ainsi, nommer une sensation inconfortable peut permettre au patient de s’approprier quelque chose de cet inconfort et de l’exprimer à sa manière. On peut donc partager cet inconfort commun avant de différencier la part de chacun dans ce qui se produit. Le patient est ainsi accompagné dans cette sensation, plutôt que rester dans la culpabilité ou la honte d’être le seul à l’éprouver.

C’est une forme de dimension corporelle du transfert et du contre-transfert ?

C.M.-S. : On peut dire cela comme ça. Ce que les psychanalystes nomment transfert et contre-transfert, on pourrait l’appeler intersubjectivité ou inter-corporalité. On ne peut pas dire à son patient : « C’est votre problème. » C’est à nous deux que cela arrive, en réalité.

Quelles sont les autres techniques de la Gestalt-thérapie ?

C.M.-S. : La technique la plus typique imaginée par Fritz Perls est celle de la chaise vide, où l’on demande au patient d’imaginer en face de lui la personne à laquelle il souhaite s’adresser. L’objectif est de libérer tous les affects émotionnels relatifs à cette relation. Cela peut s’effectuer en individuel ou en groupe : d’autres participants pourront alors, par exemple, incarner les membres de la famille du patient. Le groupe reste d’ailleurs un espace privilégié de la Gestalt-thérapie. À l’époque de Perls, les gens avaient besoin de décharges émotionnelles pour se libérer des pressions familiales. En cela, Perls a été très influencé par Reich, un de ses thérapeutes. Aujourd’hui, beaucoup recherchent plutôt à freiner l’expression émotionnelle pour se montrer plus attentifs aux sensations.

S.S.N. : Nous sommes moins dans l’amplification, car on s’est aperçu qu’une décharge émotionnelle n’est pas forcément thérapeutique !

En l’absence de protocole, la Gestalt-thérapie peut-elle se prêter à l’évaluation scientifique ?

S.S.N.  : C’est dans l’air ! Des groupes de recherches en France, en Europe et aux États-Unis, travaillent à la construction de protocoles spécifiques d’évaluation à partir de la clinique.

C.M-.S. : Nous allons d’ailleurs organiser un colloque à l’Ascension 2016, avec des chercheurs internationaux en psychothérapie. Mais il s’agit plutôt de validation que d’évaluation quantitative, à base de questionnaires du patient avant, pendant et après la thérapie. En France, de telles recherches propres à la Gestalt-thérapie ne se pratiquent pas dans les laboratoires universitaires, où nous sommes marginalisés. Il existe un grand décalage entre l’accueil fait sur le terrain, où les Gestalt-thérapeutes croulent sous les demandes, et la reconnaissance universitaire et médiatique. Alors que dans les pays anglo-saxons ou d’Amérique latine, la Gestalt-thérapie est enseignée à l’université !

Comment expliquer cette situation en France ?

C.M.-S. : Du fait de la prégnance de la psychanalyse, et maintenant des TCCs. Or, notre position est moins dogmatique. Notre posture est dialogale, intermédiaire entre la neutralité de l’analyste et le directivisme des thérapies comportementales. Nous sommes aussi desservis par notre héritage, révolutionnaire, libertaire. D’où cette volonté actuelle de faire davantage nos preuves du point de vue scientifique.

La Gestalt-thérapie intéresse-t-elle la nouvelle génération ?

C.M.-S. : Dans nos instituts, nous accueillons beaucoup de personnes qui viennent se former dans une optique de reconversion professionnelle. Elles ont souvent déjà travaillé dans l’enseignement et l’éducation, voire en entreprise, et ont besoin de changement dans leur vie pour retrouver certaines valeurs humaines.

S.S.N. : Nous formons une centaine de praticiens par an, même si tous ne s’installeront pas. Quand la Gestalt-thérapie s’est installée en Russie dans les années 1990, le terrain était assez vierge. Tout au plus y avait-il quelques psychanalystes. Elle marche très bien là-bas, de même qu’au Mexique où elle s’est imposée comme la thérapie principale.

En quoi la Gestalt-thérapie se transforme-t-elle avec l’arrivée de cette nouvelle génération de thérapeutes ?

S.S.N. : Elle se nourrit de ce qui se passe dans la société, et qui nous oblige à repenser notre pratique. Par exemple, les problématiques borderline et narcissique sont beaucoup plus répandues. De quoi ont besoin les personnes concernées ? D’ancrage, et de ne pas se sentir séparées des autres. Nous devons aussi nous adapter aux pathologies actuelles, comme la souffrance au travail.

Justement, comment évoluent les demandes de prise en charge depuis quelques années ? Les patients consultent-ils pour de nouvelles raisons ?

C.M.-S. : Nous sommes confrontées à beaucoup de problèmes de solitude, et de difficultés à entrer en relation, tellement la fascination des écrans est devenue prédominante. Mais aussi à des traumas toujours plus nombreux, à une insécurité permanente. Les pressions environnementales sont de plus en plus fortes : on doit réussir sa vie, être performant, ce qui crée un sentiment d’insuffisance. Les gens sont moins en colère contre papa ou maman, mais ils sont « pressurisés » : « Si je rate, c’est de ma faute ». Ils ont besoin de sortir de l’individualisme, avec de la convivialité et de la complexité. Être ensemble, et ne plus se concentrer sur le chacun pour soi. Ces personnes veulent trouver des repères. La thérapie en face-à-face leur permet de s’inscrire dans une relation, et dans leur corps.

S.S.N. : La dimension de l’attention est très importante aussi : l’attention à soi, à l’ici et maintenant. Ce qui est primordial à l’heure où nous sommes sans cesse bombardés par des images et les sollicitations d’Internet. Les gens ont besoin de ralentissement et de concentration, qui sont vécus comme un enrichissement. En consultation, ils peuvent enfin retrouver des choses essentielles. Ce qui nous donne à nous aussi, thérapeutes, l’occasion de nous poser !

C.M.-S. : Les enfants qualifiés d’hyperactifs éprouvent ce besoin, eux aussi. Leur instabilité motrice et leur dispersion résultent souvent des pressions environnementales. Si on ne s’occupe que de l’enfant, sans prendre en compte l’environnement social et familial, on passe à côté de quelque chose. En ce sens, nous sommes proches de la thérapie familiale systémique.

S.S.N. : La Gestalt-thérapie a toujours intégré diverses approches comme la psychanalyse, la phénoménologie, et aujourd’hui les neurosciences. Mais il ne s’agit pas d’une thérapie intégrative en soi. Nous restons Gestalt-thérapeutes avant tout, même si nous acceptons d’enrichir nos modèles.

Propos recueillis par Jean-François Marmion pour le Cercle Psy

http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/les-mille-facettes-de-la-gestalt-therapie-entretien-avec-chantal-masquelier-savatier-et-sylvie-schoch-de-neuforn_sh_37383

> Pour en savoir plus
Société Française de Gestalt (SFG) : www.sfg-gestalt.com
Collège Européen de Gestalt-thérapie (CEGt) : www.cegt.org
Les 26-27-28 mai 2017 se tient au FIAP à Paris une conférence internationale sur la recherche en Gestalt-thérapie (www.gestalt-research.com).

Accompagner les zèbres : un regard gestaltiste

Le 19 Novembre dernier, j’ai eu le plaisir de co-animer, avec Isabelle Thomas, une intervention sur l’accompagnement des zèbres (surdoués, Hauts Potentiels Intellectuels…) en Gestalt-thérapie.

Une intervention « passionnée et passionnante » selon une représentante de l’association Un Zèbre à Vitré » qui nous accueillait…. et pour moi, une joie de parler de la Gestalt-thérapie, et de la mettre en œuvre, avec plein d’ajustements créateurs !

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