Adulte surdoué : accepter le diagnostic tardif

Quand on apprend à 30, 40, 50 ans ou même plus tard qu’on fait partie des 2,3 % de la population à penser et fonctionner différemment, comment faire face ? Après un test tardif, certains apprennent en effet qu’ils sont surdoués. Comment accepter cette annonce comme une renaissance emplie de possibles et non comme un coup de massue nourri de regrets ? Réponses.

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Les surdoués, qu’on qualifie aussi de précoces intellectuels ou à haut potentiel (HP), ne se réduisent pas qu’à un QI supérieur à la moyenne (qui oscille entre 90 et 110) : ils ont également une structure cérébrale et un raisonnement très différents des autres. Comme le résume si bien Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne, référence de l’engagement en matière de douance en France et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet : « Être surdoué ce n’est pas être quantitativement plus intelligent que les autres mais fonctionner avec une forme d’intelligence qualitativement différente en termes de mécanismes et de processus, c’est l’alchimie entre une intelligence supérieure et une réactivité émotionnelle singulière, une hypersensibilité hyper aiguisée ».

Découvrir sa douance à l’âge adulte

On se pose rarement la question de la douance (le fait d’être surdoué) par hasard. Ainsi, Fanny, 33 ans et mère de 2 enfants, fait part d’un mal-être indéfectible bien qu’inexplicable depuis l’enfance : « Sans vivre dans l’opulence, je n’ai jamais manqué de rien et j’ai toujours été relativement préservée des épreuves difficiles. Malgré ça, je me suis toujours sentie « à part » des gens et j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à souffrir intérieurement ». Une vulnérabilité et une solitude propres à de nombreux adultes HP qui pâtissent d’une image très éloignée de l’idée que se fait généralement leur entourage d’eux. Selon Jeanne Siaud-Facchin, « L’image d’Epinal de l’adulte surdoué à la réussite sociale et professionnelle éclatante est tenace. Ce qui est logique puisqu’on se représente déjà l’enfant surdoué comme un élève forcément brillant. Malheureusement pour eux, c’est loin d’être systématique ».

Fanny, bien que rarement appréciée par ses professeurs à cause d’un tempérament « bavard et effronté », a pu compter sur de grandes capacités linguistiques et littéraires pour compenser son « ennui mortel doublé d’un profond désintérêt pour les sciences » et ainsi obtenir tous ses examens du premier coup, souvent avec mention, sans quasiment jamais réviser. Lorsque son premier enfant a eu 4 ans, elle s’est étonnée qu’il sache parfaitement s’exprimer depuis longtemps et presque lire alors qu’il portait encore des couches la nuit et piquait des colères « de bébé » sans raison apparente.

Un paradoxe entre intelligence supérieure et besoins affectifs primaires bien connu des surdoués. Comme le dit si bien Jeanne Siaud-Facchin : « Les Zèbres (surnom affectueux qu’elle a trouvé pour désigner les personnes surdouées) pensent avec leur cœur, pas leur mental ».

Quand consulter un spécialiste ?

Lorsque le doute paralyse, empêche de progresser et d’avancer ou que le besoin de savoir, d’infirmer ou de confirmer, de vérifier, de se rassurer devient impérieux voire obsédant, il est essentiel de se poser des questions. Par ailleurs, dès qu’on ne parvient plus à trouver le sommeil ou à se concentrer au travail après s’être reconnu en tous points dans un témoignage de personne surdouée vu, lu ou entendu dans un média sérieux… bref, dès qu’on souffre de ne pas savoir, tout en étant intimement convaincu, consulter un spécialiste peut être judicieux.

Il n’est jamais trop orgueilleux, ridicule ou superflu de recourir à un psychologue pour cette raison. Jeanne Siaud-Facchin loue même l’immense courage que suppose une telle démarche. D’autant que, quelle que soit la motivation, solliciter aide et conseil n’est jamais anodin et toujours légitime. Attention toutefois dans le choix du professionnel : les surdoués représentent aujourd’hui un véritable « marché » pour certains praticiens peu scrupuleux, qui n’hésitent pas à dispenser des diagnostics hâtifs voire franchement suspects. « Si quelqu’un vous propose de tester votre QI sur internet sans vous avoir jamais rencontré ou vous donne un diagnostic sur la simple base de ce que vous lui racontezet de son ressenti, fuyez ! », met en garde Jeanne Siaud-Facchin.

Le bilan complet permettant de confirmer ou d’écarter le diagnostic de douance se déroule en plusieurs étapes clés : un entretien préliminaire portant sur les symptômes cliniques du consultant, et, si l’analyse de la structure de personnalité de ce dernier l’exige, des tests psychométriques type WAIS-IV (pour la 4ème édition du Wechsler Adult Intelligence Scale ou échelle d’intelligence de Wechsler pour adultes). Quelle qu’en soit l’issue, le compte-rendu final ne doit jamais consister en la simple énonciation d’un résultat chiffré mais doit faire l’objet d’explications approfondies et détaillées.

Pour évoquer le moment du « verdict, tombé comme un couperet », Fanny ne choisit pas ses mots au hasard. Elle raconte le soulagement mêlé à l’intense colère puis les semaines « compliquées » ayant suivi l’annonce du diagnostic.

Comment surmonter le choc ?

Quasi systématiquement après l’annonce, une « relecture » de sa vie s’opère. Elle peut durer plusieurs jours, plusieurs semaines voire plusieurs mois selon les cas. D’où la nécessité d’être bien accompagné. Jeanne Siaud-Facchin ose même la comparaison entre les différentes étapes de la reconstruction avec celles du deuil : sidération, déni, colère… Le tout est de ne pas s’engluer dans son ressentiment (envers ses parents ou ses professeurs qui « auraient dû voir ») et de ne pas ressasser éternellement « ce qui aurait pu être ». Certes, on aurait pu savoir avant. Mais, on aurait aussi pu savoir bien plus tard voire ne jamais savoir !

On peut aussi être tenté de le crier sur tous les toits, pas par vanité mais bien par réel besoin de reconnaissance et d’absolution, comme pour dire : « Vous voyez, j’avais une bonne raison d’être si tatillon, anxieux, impatient… » Toutefois, la psychologue et psychanalyste Monique de Kermadec, également auteure d’ouvrages consacrés à la douance, souligne le risque de s’attirer plus de jalousie et d’inimitié que d’enthousiasme et de compassion : « Si un bon parent se réjouira pour vous, la grande majorité de votre entourage risque plutôt de vous envier ce quelque chose en plus qu’il n’a pas ».

Il y a aussi le risque de tomber dans le « A mon âge, à quoi bon ? ».

Enfin, les adultes HP en proie à un puissant conflit entre vrai self et faux self (la personnalité de façade développée pour mieux s’intégrer) peuvent être tentés de tomber le masque soudainement face aux supérieurs, collègues, beaux-parents… Jeanne Siaud-Facchin met en garde contre cet écueil : « Attention à ne pas vous transformer du jour au lendemain. Pas question d’aller soudainement réclamer une augmentation sous prétexte que vous valez mieux par exemple. Si le but est de renouer avec votre vraie personnalité ou de vous défaire de certaines personnes toxiques (le surdoué étant la proie idéale des personnalités perverses), cela doit se faire progressivement ».

Bien vivre avec sa douance découverte sur le tard

Les adultes HP ou zèbres peuvent être rassurés ! Il est possible d’être surdoué et heureux ! Encore faut-il s’en donner les moyens. Et si vous commenciez par voir les choses du côté positif ? « L’intelligence ? Quelle chance ! L’empathie ? Une compétence ! La créativité ? Le talent des leaders ! », s’enthousiasme Jeanne Siaud-Facchin. Réjouissez-vous : vos rêves sont à portée de main.

Il a fallu de longs mois à Fanny pour se défaire des émotions négatives qui ont suivi le diagnostic : « Je lisais tous livres sur le sujet et passais mon temps à me morfondre, à imaginer ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais su plus tôt, à penser que j’aurais été heureuse, que j’aurais fait d’autres choix, que j’aurais peut-être vécu ma vie plutôt que de vivre celle des autres. Il a fallu longtemps pour que je prenne conscience que tout n’était pas perdu et que je pouvais encore redevenir moi-même, m’épanouir et me réaliser pleinement ». Quant à son aîné, il vient lui aussi d’être diagnostiqué surdoué… et le benjamin semble prendre le même chemin !

Anne-Flore Gaspar-Lolliot

Créé le 08 janvier 2016

Sources :

–          Interview de Fanny, le 20 novembre 2015
–          Interview de Jeanne Siaud-Facchin, le 1er décembre 2015
–          Livres de Jeanne Siaud-Facchin parus aux éditions Odile Jacob : Trop intelligent pour être heureux ? L’Adulte Surdoué (2008) et Mais qu’est-ce qui l’empêche de réussir ? (2015)
–          Interview de Monique de Kermadec, le 28 novembre 2015
–          Livre de Monique de Kermadec à paraître aux éditions Albin Michel : L’Adulte surdoué à la conquête du bonheur (sortie janvier 2016)

http://www.doctissimo.fr/psychologie/intelligence/adulte-surdoue-diagnostic

«La question des QI supérieurs est encore taboue en Suisse»

D’après Mark Dettinger, président de Mensa Suisse, la plupart des sociétés suisses ne considèrent pas l’intelligence comme étant aussi importante que la compétence sociale ou l’expérience professionnelle. A tort.

ManagementLa gestion des hauts-potentiels intellectuels (HPI) est plus taboue en Suisse que dans les pays anglo-saxons, d’après Mark Dettinger, président de Mensa Suisse, un club de personnes ayant réussi un score dans les 2% supérieurs d’un test de QI standardisé. Interview.

Bilan : La gestion des hauts-potentiels intellectuels (HPI) est plus délicate dans les sociétés suisses que dans les sociétés anglo-saxonnes. Pouvez-vous commenter?

Mark Dettinger : Il est vrai qu’en Suisse, et en Europe continentale en général, le sujet des HPI est beaucoup moins populaire et plus tabou que dans le monde anglo-saxon. Il y a là deux différences: la première étant que les gens en Suisse ne veulent souvent pas essayer de faire un test de QI, car ils ont peur d’avoir un résultat faible. Il semble que cette peur soit moins répandue en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, peut-être parce que des tests standardisés comme le SAT, qui est similaire à un test de QI, sont plus courants dans les écoles là-bas. Les gens y sont donc habitués.

La deuxième différence, qui est plus importante, c’est que la plupart des sociétés suisses ne considèrent simplement pas l’intelligence comme étant aussi importante que d’autres traits, comme la compétence sociale, l’expérience de travail antérieure ou le fait d’être consciencieux. Malheureusement, c’est une erreur. Alors que les traits mentionnés sont sûrement aussi importants, toutes les études ont essentiellement identifié l’intelligence comme le seul et meilleur indicateur de performance au travail. La compétence sociale occupant en général la deuxième place.

A votre avis, quels sont les meilleurs moyens de gérer les HPI dans les entreprises?

Tout d’abord, les HPI veulent un haut degré d’autonomie et veulent prendre les décisions eux-mêmes. Ils n’aiment pas la bureaucratie et détestent être micro-gérés. Ils adorent aussi apprendre de nouvelles choses – et comme ils apprennent très vite, ils ont souvent besoin d’avoir une nouvelle tâche avec laquelle ils peuvent continuer d’apprendre. La nouvelle tâche devrait être significativement plus complexe et, si possible, différente en nature.

Les HPI sont des généralistes, donc l’exposition à une variété de fonctions est importante. Un programme de rotation, au sein duquel ils peuvent bouger dans la société, entre différentes unités ou pays, et accomplir différentes fonctions à chaque fois, serait excellent.

Enfin, il devrait y avoir un cheminement de carrière rapide. Quand un travail excellent est livré, il devrait être possible d’être promu rapidement, disons en une ou deux années. Les sociétés qui promeuvent après 4 à 6 ans pourraient être trop lentes pour certains HPI. De nombreux HPI peuvent avoir donné le meilleur d’eux-mêmes au cours des trois premières années et, quand aucune promotion ou augmentation de salaire significative ne leur est offerte, concluent que leur travail n’est pas récompensé et passent à une nouvelle société.

Quels sont les principaux défis ou obstacles rencontrés par les membres de Mensa, en relation avec leur vie professionnelle?

Afin d’éviter de créer une fausse impression, je devrais tout d’abord dire qu’environ 85% des membres de Mensa réussissent très bien dans leur travail. Néanmoins, des problèmes dans la vie professionnelle d’un membre, ou de n’importe quel HPI, peuvent arriver. Le problème principal est l’ennui.

Un problème typique que certains HPI ont, c’est que ce sont des généralistes. Or, leur patron les voit comme des spécialistes, ce qui est une erreur. Cela peut arriver, par exemple, si le HPI a «trop bien» réussi une tâche particulièrement difficile. Cela peut mener le patron à penser que c’est sa spécialité. Il lui donne donc des tâches similaires, encore et encore. Le patron est satisfait de l’excellent travail du HPI, mais il ne réalise pas, ou cela lui est égal, que le HPI a d’autres points forts aussi.

Pour le HPI, le travail devient alors une routine, il s’ennuie de la monotonie. Si le HPI le dit à son patron, ce dernier ne comprend pas – « Pourquoi veux-tu faire quelque chose de différent? Ce que tu fais est fantastique! Tu es notre meilleur expert pour ce travail!». Comme le HPI continue de se sentir sous-stimulé, il perd son intérêt pour son travail et dirige toute son énergie mentale inutilisée dans ses hobbies. Si la situation ne s’améliore pas, il peut changer de travail, recommencer à étudier ou fonder sa propre société.

http://www.bilan.ch/entreprises-plus-de-redaction/comment-gerer-qi-superieurs-entreprise

Haut potentiel: ces esprits décalés qui boostent la société

Les personnes à haut potentiel ont un cerveau qui fonctionne à plein régime, une sensibilité exacerbée, et une impression de vivre perpétuellement en marge. Et si cette différence nourrissait la société de demain ?

Le cerveau d’un HP est en ébullition permanente. Les IRM effectuées sur ces personnes confirment cette forte activité, avec une multitude de connexions neuronales qui se traduisent par une pensée en arborescence : une idée en entraînant une autre, puis une autre… Alors que chez les non-HP, seule une zone spécifique du cerveau s’anime par fonction, par exemple celle du langage pour traiter une information.

Chez le surdoué, penser, c’est vivre. Il n’a pas le choix. Il ne peut arrêter cette pensée puissante, incessante qui, sans relâche, scrute, analyse, intègre, associe, anticipe, imagine, met en perspective… Aucune pause. Jamais. Alors, il pense sur tout, tout le temps, intensément. Avec tous ses sens en alerte, explique la psychologue et auteur de livres sur le sujet, Jeanne Siaud-Facchin (1). C’est un petit vélo qui tourne sans cesse dans la tête. J’ai toujours vécu à cent à l’heure, en utilisant ce petit vélo au maximum, ce qui m’a permis de créer mon école, confirme Véronique Meunier, 49 ans, qui a réussi à réaliser ses rêves malgré les critiques dont elle a fait l’objet. Il y a vingt ans, elle a donc créé Les Ateliers de la Chaise Musicale, une école de musique bruxelloise, caractérisée par sa pédagogie différente, davantage axée sur des activités ludiques et créatives que sur un apprentissage basé sur la compétition. L’école proposant aussi un éveil musical dès l’âge de 7 mois. On me disait qu’un bébé n’en avait rien à faire de la musique, que je faisais cela pour l’argent, que c’était délirant. Et moi, j’étais convaincue qu’il s’agissait d’un moyen de renforcer les liens parents-enfants et d’un bénéfice à apporter aux petits.

Penser sur le mode Wikipédia

Cette arborescence de la pensée, c’est comme Wikipédia, explique encore la directrice de la Chaise Musicale. Je consulte le site pour comprendre un mot ou un événement, comme le krach boursier, et je me retrouve dans le fin fond de l’Australie dans les années 60, sans savoir comment j’y suis arrivée. Ce sont des hyperliens sur tout et c’est comme ça dans ma tête également. La comparaison avec la plateforme de cette encyclopédie participative en ligne est édifiante. Les cerveaux des HP tournent non seulement à plein régime, mais ils créent aussi une multitude de liens entre les choses, que d’autres ne perçoivent pas forcément. Avec une difficulté qui consiste quelquefois à expliquer aux non-HP ce qu’ils perçoivent comme évident. Côté bonus, il s’agit d’un moteur qui leur permet d’être extrêmement créatifs, innovants et de se surpasser. Quel est le bénéfice de cette différence ? Une capacité à pouvoir travailler plus vite et facilement sur différents sujets à la fois. Cela me permet de produire plus au niveau professionnel. Mais je suis aussi très attentif à des détails que d’autres ne perçoivent pas forcément, avec une capacité à m’émerveiller facilement et un besoin de trouver sans cesse de nouvelles idées. J’ai tendance à un peu charger la barque pour ne pas m’ennuyer, explique Serge Ruyssinck, 48 ans, qui cumule son job de réalisateur à la RTBF à la gestion d’événements pour la chaîne et à des prestations pour Eurosport, à Paris.

Une sensibilité accrue

Il y a quelques années, Serge Ruyssinck a poussé la porte d’un centre d’évaluation des personnes à haut potentiel, parce qu’il se rendait compte de sa mauvaise gestion émotionnelle, particulièrement dans sa vie privée. Guère étonnant : l’hypersensibilité est l’une des caractéristiques de cette différence. Avant, je me laissais submerger par mes émotions. Je n’acceptais pas que les autres soient moins rapides que moi, cela m’irritait lorsqu’on ne comprenait pas vite ce que je racontais, confie le réalisateur, qui estime s’être “ assagi ” en saisissant mieux les différences comportementales et émotionnelles propres aux HP. Aujourd’hui, son sens de l’empathie lui permet d’être à l’écoute de ses collaborateurs au niveau professionnel, mais aussi dans ses relations amicales. Un atout, selon lui. Mais pour en arriver là, il faut parfois avoir fait du chemin. J’étais quelqu’un de très empathique, une éponge à émotions, je ressentais la souffrance d’autrui, même s’il ne l’exprimait pas, explique de son côté Véronique Meunier, révélée HP dans la foulée d’une demande de diagnostic pour son petit garçon. Depuis que j’ai pris conscience que cette sensibilité fait partie des spécificités des HP, j’ai réussi à développer des mécanismes de protection et ça, c’est extraordinaire, car je prends moins sur moi, avoue-t-elle.

Précurseurs du monde de demain ?

En dehors des politiciens ou artistes en tout genre, que deviennent les HP à l’âge adulte et qu’apportent-ils de différent à la société ? Tout dépend de l’âge de leur diagnostic. Lorsqu’ils prennent conscience de leur altérité cognitive et qu’ils l’acceptent, ils passent généralement par une phase de reconstruction de leur personnalité et réalisent alors de grandes choses dans leur domaine de prédilection. La révélation de leur douance joue souvent un rôle de catalyseur identitaire, ce qui leur permet d’avancer et d’entreprendre. Une personne à haut potentiel qui assume sa différence va être à l’avant-garde de la création, de la recherche, de l’innovation et des idées. Pour être créatif, donc ne pas refaire systématiquement tout ce que les autres font, il faut être un peu rebelle et avoir un sens critique fort développé, ne pas croire tout ce que l’on nous dit. Le monde avance grâce à ces personnes aux idées hors du commun, qui voient des problèmes là où les autres n’en voient pas et qui imaginent des solutions. Les HP sont des gens qui veulent faire avancer le monde ou, au minimum, apporter leur pierre à l’édifice, y compris dans les domaines les plus anonymes. Mais ne nous cachons pas : il y a des “ nids à HP ”, notamment dans les milieux artistiques et médiatiques. La plupart des gens connus le sont, explique Thierry Biren.

QI élevé et HP, quelle différence ?

Les HP sont-ils des surdoués ? Ont-ils tous un QI plus élevé que la moyenne ? Selon le coach de l’association Douance, toutes les personnes dont le QI dépasse le score de 128 sont HP. Mais ce ne serait pas la caractéristique la plus importante à prendre en considération, car ce test d’intelligence très classique a été créé il y a un siècle pour servir de référence en la matière. Il peut s’avérer réducteur et finalement laisser passer des HP entre les mailles du filet normatif. Une personne qui aurait 125 de QI sera par exemple exclue du diagnostic classique, alors que ces quelques points de différence ont quelque chose d’artificiel, puisqu’il s’agit d’une échelle établie au siècle dernier !, explique le coach. Cela ne signifie pas que cette personne n’est pas HP. C’est pourquoi je préfère utiliser les tests qualitatifs pour établir mon diagnostic.

L’image que l’on se fait du surdoué à lunettes qui réussit ses études haut la main ne correspondrait finalement qu’à un tiers des HP. Ce sont généralement ceux qui sollicitent davantage leur cerveau gauche, axé sur le langage, le raisonnement et l’analyse, alors que le cerveau droit (que deux tiers des HP sollicitent en premier) est associé aux émotions, à l’intuition et à la créativité. La personne über-intelligente et efficace serait, en revanche, celle qui mobilise autant son hémisphère droit que le gauche avec, dans un premier temps, le débridement de la créativité qui s’enclenche, puis dans un second temps, la capacité d’exécuter point par point qu’elle a imaginé. C’est pour cela qu’il y a des juristes au Parlement qui font passer les propositions de lois imaginées par des politiciens dix ans auparavant !, commente Thierry Biren. Dans la pratique, la plupart des femmes et hommes politiques sont HP, d’où les débats houleux qui les opposent, car ils ont forcément des idées différentes qu’ils veulent défendre. Par rapport à cette guéguerre sur la place à accorder aux tests de QI, la psychologue Jeanne Siaud-Facchin précise que l’on confond souvent l’intelligence et la performance, les compétences et la réussite, ainsi que le potentiel et l’efficacité intellectuelle. Alors que selon elle, être HP équivaut avant tout à un comportement psychoaffectif particulier et à une intelligence différente des autres.

La vie en décalé

Beaucoup de HP vous le diront : ils se sont toujours sentis en décalage par rapport aux autres, ce qui n’est pas forcément facile à vivre. Du coup, certains ont développé un “ faux-self ”, c’est-à-dire une adaptation de leur identité profonde pour se fondre dans la masse. Un effet caméléon, inhibiteur de leur douance et souvent mal vécu… J’étais en décalage permanent avec tout le monde et la société. Pour moi, haut potentiel rimait avec hautement perturbée ! Une impression d’être “ trop ” dans tout et que les choses n’étaient jamais simples avec moi. J’avais la volonté de ne pas rentrer dans le rang, de ne pas rester prof dans le secondaire ou à l’académie, de ne pas obéir à des programmes qui ne me plaisaient pas, de pouvoir les créer moi-même. Je n’étais pas consciente que je faisais cela parce que suis HP, mais je savais que je voulais faire les choses autrement, explique Véronique Meunier. Des années plus tard, son école ne désemplit pas. Elle avait vu juste ! Et comme un zeste d’utopie ne fait jamais de mal, on peut se demander si le monde actuel ne serait pas en train de fonctionner un peu plus qu’auparavant selon des caractéristiques propres à l’hémisphère droit de notre cerveau, qui se traduisent actuellement par une envie croissante de changement sociétal, une dissémination de pratiques faisant appel à l’intelligence collective et à une débrouille créative ? Certainement !, atteste Thierry Biren. J’irais même plus loin en rappelant que nous vivons dans un monde de plus en plus visuel, grâce aux nouveaux médias. On fait donc aujourd’hui davantage appel à des parties de notre intelligence que nous possédions déjà, mais qui n’étaient pas autant sollicitées auparavant. Seul petit bémol : cette évolution n’est pas assez rapide pour ceux qui doivent encore s’adapter à un monde dont la logique de fonctionnement reste malgré tout celle de l’hémisphère gauche, de l’organisation et de la rationalité efficace… Une question de temps ?

(1) Auteure de plusieurs livres sur la douance, dont “ Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué ”, éd. Odile Jacob, 2012, 320 p., 23,20 €.

Par Lucie Lavigne. Illustrations Caät Fradier.

Source : http://mobile.lesoir.be/735685/article/victoire/2014-12-16/haut-potentiel-ces-esprits-decales-qui-boostent-societe

Surdoués pour la vie

Par figaro iconChristophe Doré – le 11/10/2013
Nombre d’individus développent de forts potentiels d’intelligence sans le savoir. Dans la vie quotidienne, ils doivent gérer leur complexité. Pas toujours simple.

Ce samedi 12 octobre, ils ont décidé de se réunir dans la salle de conférence de La Manufacture, à Nantes, pour une réunion pas comme les autres. Ils appellent cela Intelligence Day. «Ils», ce sont les membres de Mensa, une association très sélecte créée à Oxford en 1946. Elle compte aujourd’hui près de 110.000 membres à travers le monde et un peu plus d’un millier en France. Pour en être membre, une seule condition: avoir un QI au-dessus de 130, c’est-à-dire faire partie des 2 % de la population considérés comme les plus intelligents. Au cours de ces réunions interviennent des psychologues, des scientifiques, des parents ayant des enfants surdoués, des adultes à haut potentiel intellectuel qui viennent raconter leurs expériences.

Les Français savent, depuis 1992, grâce à l’émission de télévision de Jean-Marie Cavada «La Marche du siècle», que des enfants surdoués peuvent rencontrer des difficultés dans un cadre de formation classique. Mais ils savent moins que la surdouance perdure et peut aussi compliquer la vie des adultes jusqu’à être vécue comme un véritable handicap. «La surdouance ne disparaît pas avec l’âge, explique la psychologue Monique de Kermadec auteur du livre de référence L’Adulte surdoué, paru en 2011 (Albin Michel). Elle a même tendance à s’accroître. L’hypersensibilité et la réactivité émotionnelle, ce souci de perfectionnisme qui peut hanter les personnes à haut potentiel intellectuel également.»

Alors que, en France, la question a été assez peu étudiée, les Anglo-Saxons s’intéressent depuis de nombreuses années à ces adultes à fort potentiel intellectuel. Des groupes ont notamment été suivis sur des décennies grâce à une étude entreprise par Lewis Terman dans les années 20. Il a repéré 1444 enfants et ne les a pas lâchés. Surnommé les «Termites», ces individus développant un QI supérieur à 140 ont été étudiés même après la disparition de Terman en 1956.

Vivre sa différence d’intelligence n’est pas toujours facile

La question qui se pose est bien sûr de savoir si tous ont vécu heureux, fait des carrières exceptionnelles… Ça n’est pas le cas. Seul l’écrivain Ray Bradbury est sorti du lot. D’autres ont eu des parcours assez chaotiques (études ratées, échec à l’université…). Ce travail scientifique a révélé quelques points essentiels. Les «Termites» ayant mieux réussi que les autres sont souvent issus d’un milieu plus évolué culturellement. «Il ne faut pas en conclure hâtivement qu’il n’y a des surdoués que dans les classes favorisées, nuance Monique de Kermadec, mais plutôt que, plus un individu est coupé d’un environnement qui lui ressemble, plus il va développer un mal-être et une difficulté à vivre sa différence d’intelligence.» C’est vrai à l’université, mais aussi dans l’entreprise et encore plus dans une société comme la France où le principe d’égalité et le formatage des cursus d’excellence pèsent lourdement sur ses brillants éléments rentrant difficilement dans les moules.

L’histoire est pleine de ces personnes à fort potentiel qui, une fois qu’ils ont trouvé leur voie, racontent les difficultés qu’ils ont traversées. La pianiste Hélène Grimaud a décrit à quel point elle a dû travailler pour imposer sa différence. Son génie, bien que révélé dans le domaine de la musique – elle a été reçue première à l’unanimité à l’âge de 13 ans au conservatoire de Paris -, n’a pas totalement canalisé ses difficultés sociales. Elle passe de longs moments loin du monde avec ses amis les loups. «Ce sont eux qui m’ont socialisée, dit-elle. Ils m’ont appris à vivre dans le moment, ce que je n’arrivais pas à faire avec les hommes.» L’actrice Jodie Foster, surdouée reconnue, a aussi témoigné à travers sa fiction, Le Petit Homme, de la difficulté de s’intégrer. Jacques Attali, sorti major de Polytechnique avec des résultats impressionnants, ne cache pas non plus que son potentiel, révélé au lycée, l’a singularisé aux yeux des autres. Quand on lui demande s’il se reconnaît des dons particuliers, il a, comme beaucoup de personnes à haut potentiel, tendance à les minimiser. L’homme est capable de diriger un orchestre à ses heures perdues et dit tourner les pages de la partition dans sa tête… Avant d’ajouter, comme pour se dédouaner, qu’il n’a pas l’oreille absolue et qu’il n’a donc rien d’un génie.

Un projet mondial pour comprendre le cerveau

Assumer leur différence, c’est la grande difficulté de ces personnes à haut potentiel intellectuel. La science parvient aujourd’hui à analyser quelques paramètres de cette hyperintelligence sans pour autant pouvoir tout expliquer. «Du point de vue génétique, il est impossible aujourd’hui de savoir si la surdouance se transmet, affirme le docteur Bernard Sablonnière. En revanche, des études réalisées grâce au développement des IRM (imageries par résonance magnétique) ont permis de localiser des activations particulières du cerveau. Richard Haier, de l’université Irvine, en Californie, a identifié un réseau de connexions bien individualisées chez ceux qui obtiennent de très bons résultats aux tests d’intelligence. C’est dans la rapidité et l’efficacité des connexions entre les neurones que semble se nicher la performance intellectuelle de certains individus.»

Un projet mondial appelé Connectome Humain, qui vise à regrouper les résultats de 35 centres d’imagerie à travers le monde, a débouché sur des informations très intéressantes allant dans ce sens. Elles ont révélé que, si les mêmes régions du cerveau se mettent à fonctionner chez tous les individus quand il s’agit de réfléchir, la vitesse de l’échange des informations entre les différentes parties du cerveau diffère suivant l’âge mais aussi l’étendue des connaissances, l’état émotionnel ou la capacité de concentration.

Chez certaines personnes l’intelligence se révèle une véritable pathologie, comme l’écrivain et poète Daniel Tammet, qui souffre du syndrome d’Asperger et développe des capacités de synesthésie permettant, par association, de développer des capacités hors du commun. Daniel Tammet parle 12 langues et a appris l’islandais en une semaine. Il a une fascination toute particulière pour les chiffres. Ils lui ont permis de se sociabiliser, affirme-t-il. Dans son ouvrage autobiographique Je suis né un jour bleu, il résume sa philosophie de vie: «L’important n’est pas de vivre comme les autres, mais parmi les autres.» Une pensée que reprend la psychologue Monique de Kermadec: «Ces personnes ont une véritable quête de sens et il est essentiel qu’elles arrivent à trouver leur chemin. Elles peuvent vraiment enrichir le monde si on leur donne toute leur place et si on accepte leur différence.»


Les stars du QI.
Les stars du QI. Crédits photo :

De Pascal à Smaïn: les stars du QI

Tous les surdoués ne finissent pas capitaine d’industrie, star d’Hollywood ou prix Nobel. Mais beaucoup de personnes célèbres affichent des QI supérieurs à la moyenne. Il y a un demi-siècle, la psychologue Catherine Cox a eu la bonne idée de travailler sur les écrits, les biographies et les correspondances des grands hommes pour savoir si, oui ou non, ils disposaient de QI hors norme. Il en ressort que Goethe ou Leibniz franchissent allégrement les 180 de QI, que le mathématicien Laplace et Voltaire rivalisent d’intelligence (QI: 168) et qu’Albert Einstein, symbole contemporain du génie hors norme, arrivait à un QI de 162, assez loin derrière l’intelligence brute de Blaise Pascal, mesurée à 173. Tous sont bien au-dessus de la norme d’intelligence moyenne, qui tourne autour de 100.

Chez nos contemporains, certains surdoués annoncent leur intelligence sans complexe voire en militant. Ils sont en général américains. En tête, les actrices d’Hollywood tenant à rappeler que leur travail ne se limite pas à une fonction purement décorative. Sharon Stone, Nicole Kidman, Jodie Foster assument la plasticité de leur cerveau comme du reste. Madonna aussi, qui aurait un QI de 140. Plus attendu, on retrouve outre-Atlantique deux figures de la réussite high-tech, Bill Gates et Steve Jobs, des politiques, Bill Clinton et sa femme Hillary en tête, ou encore des écrivains, telle Joyce Carol Oates, membre de l’association de surdoués Mensa.

En France, les célébrités surdouées se font plus discrètes dans ce souci très hexagonal de ne surtout pas se distinguer pour éviter les coups. Mais, si elles font rarement des tests, ces personnalités se font repérer en racontant leur passé d’enfant précoce, comme l’excentrique Amélie Nothomb, la mystérieuse Hélène Grimaud ou le touche-à-tout Jacques Attali . Certains, comme beaucoup de surdoués adultes, s’ignorent. Ce fut longtemps le cas de l’acteur Smaïn jusqu’à ce que son intelligence soit révélée dans un divertissement télévisuel testant les capacités cognitives des invités. «J’ai été le premier surpris, même si j’ai toujours eu l’impression d’aller très vite dans ma compréhension des choses, confie-t-il. Je n’ai jamais été très brillant en maths mais j’ai comme une sorte d’instinct qui me permet d’analyser rapidement une situation dans sa globalité.» Sa vie a-t-elle changé depuis? «Non, répond le comique. Je sais garder la bonne distance avec ce genre de choses mais sur le moment j’ai été extrêmement fier pour ma fille.»

L’autre avenir des surdoués

On entend souvent parler d’un Hugo, passant son bac à 12 ans, ou d’un Pierre, entrant en licence de mathématiques à 13…Mais jamais on ne parle de ces miliers de jeunes et d’adultes, qui bien qu’ayant un quotient intellectuel les qualifiant de surdoués, ne réussissent pas à trouver leur place dans notre société actuelle.

Moi Julie, 30 ans, surdouée, au RS

Je voulais parler aujourd’hui, ou plutôt écrire au nom de tous ceux qui, comme moi, se trouvent en marge du système.

Voici un aperçu de mon histoire

Née à Lyon en 1985, mon père est syrien, arrivé en France à 20 ans il a toujours travaillé dans un groupe de presse régional. Il parle couramment français et écrit de la poésie en français. Très bien intégré, il gravit peu à peu les échelons dans son entreprise sans jamais toutefois devenir cadre. Ma mère, elle est née à Paris, blonde aux yeux bleus, elle incarne parfaitement l’image de la femme française « pure souche ».

A 10 ans je me présente pour intégrer le collège privé de ma ville en banlieue lyonnaise. Le proviseur me demande ce que je lis à l’époque, et je lui réponds « Rimbaud ». Etonné, il me corrige : « tu veux dire plutôt Rambo ? ». Il me faudra insister pour qu’il comprenne qu’il s’agit bien d’Arthur Rimbaud. Ses écrits tiennent une bonne place dans la bibliothèque de mon père, à côté des Paroles de Prévert et des Fleurs du Mal de Baudelaire.

A chaque trimestre j’obtiens les Félicitations du conseil de classe, mon père pour me récompenser m’emmène à l’auditorium voir La Flûte enchantée, ou le Lac des cygnes. Pour les options je choisis l’allemand et le latin pour être dans la classe des meilleurs élèves, bien que je n’aie aucune affinité avec ces langues. Le Brevet sera une formalité je l’obtiens haut la main.

J’intègre ensuite un des meilleurs lycées lyonnais, cette fois on m’explique que bien que je sois musulmane il faudra que j’apprenne à me fondre dans le moule de l’établissement. Je ne comprends encore pas trop ce que cela signifie mais je m’exécute. J’en profite pour arrêter les cours de piano que je prenais depuis mes 6 ans. Je suis une élève studieuse, calme et réservée. Certains professeurs se plaindront d’ailleurs de n’avoir pas entendu le son de ma voix. Je prépare un Bac ES, que j’obtiens avec mention Bien.

Je pourrais continuer en prépa d’écoles de commerce mais je suis fatiguée de toute cette pression, de cette concurrence entre les élèves, alors je décide, au grand désespoir de mon père, d’aller à l’université. Je commence une double licence AES / LEA à l’université Lyon 3, au bout de deux ans je décide de changer car cela manque trop « d’humain » pour moi. Je préfère les sciences de l’éducation. J’entre directement en troisième année de licence, que je poursuis avec un master, les deux obtenus avec la mention Bien. J’obtiens même une mention Très Bien pour mon mémoire de master professionnel en Promotion de la Santé, ce qui me permet de poursuivre en doctorat.

Parallèlement je trouve un emploi à La ligue contre le Cancer du Rhône, en CDD. Mon employeur est ravi, mais une fois le projet terminé il n’a rien à me proposer. Je trouve alors un autre poste, à Marseille cette fois, toujours en CDD pour 9 mois à 1450 euros net par mois, mais avec une promesse qu’au bout il y aura un CDI. Je suis mariée, j’ai un enfant d’un 1an. Je fais déménager tout le monde pour aller m’installer à Marseille malgré tout. Ma directrice est ravie, au bout des 9 mois pourtant au lieu du CDI elle me propose à nouveau un CDD de 9 mois. Je signe, je n’ai rien d’autre. J’adore ce travail, je suis très performante, trop peut être. J’ai trop d’idées, je fais ma thèse de doctorat sur mon temps libre, le week end et le soir quand notre fille est couchée. Mon mari a dû démissionner pour me suivre, il est au chômage et entame une formation de BTS en électrotechnique pour se reconvertir. Mes recherches de thèse m’apprennent qu’il y a des interventions plus efficaces que d’autres à mener en promotion de la santé, j’en parle à mes collègues, à ma directrice, ne comprenant pas pourquoi on utilise les subventions publiques pour continuer des actions inopérantes sur le terrain, pourquoi je dois inventer des rapports d’évaluation à remettre aux financeurs.

Brusquement de « très compétente » je deviens « trop intellectuelle », « illogique » à son goût, on ne peut plus me faire confiance, on cherche à me rabaisser, à me mettre la pression. Finalement je ne verrai jamais la couleur du fameux CDI. Je pensais pouvoir travailler pour l’intérêt général en intégrant des structures associatives…Grosse désillusion. Mon mariage prend l’eau, je quitte Marseille pour retourner vivre chez mes parents avec ma fille Alice sous le bras. Je me remets en question, qu’ai-je fait de travers ?

Je décide d’aller faire tester mon intelligence pour comprendre si j’ai véritablement un problème. Après deux heures de tests, on m’explique que je fais partie de la population à haut potentiel intellectuel, autrement dit, je suis censée être « surdouée ». Oui, peut être…mais je suis maintenant au chômage. J’envoie une cinquantaine de candidatures pendant mes deux années de chômage, je passe quelques entretiens mais on me recale souvent parce que je n’ai pas le permis de conduire. Je me rends compte que cela constitue un handicap dans notre société actuelle, même si ça ne m’a jamais manqué. J’en parle au conseiller Pôle Emploi :

– Ah désolée, vous touchez déjà trop d’allocation, on ne peut pas vous le financer.

Quand ce n’est pas le permis, on m’explique qu’ils ont contacté mon ancienne directrice et qu’elle n’a pas une haute opinion de moi…Je comprends que je dois faire une croix sur le secteur de la promotion de la santé et me réorienter. J’en parle de nouveau au conseiller Pôle Emploi :

– Ah désolé, vous êtes déjà trop diplômée, on ne peut rien pour vous.

Bon voilà, je fais quoi ? Je décide de créer une auto-entreprise et de devenir coach scolaire, en me disant qu’après tout, ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie ce sont mes études, alors je vais aider les jeunes à réussir les leurs. Seulement il faut de l’argent pour louer un cabinet, j’ai à peine de quoi vivre. Je n’ai plus d’allocation chômage à présent, je suis au RSA, je touche 450 euros, 150 euros de pension alimentaire, et 350 euros d’allocation logement. Je paye un loyer de 615 euros pour le deux pièces dans lequel je vis avec ma fille près de chez mes parents, je n’ai pas voulu la changer d’école après notre séparation, pour ne pas la traumatiser davantage. Alors je monte mon projet et vais voir l’ADIE, une agence d’aide à la création d’entreprise. Ils me félicitent pour mon idée innovante, et m’accordent un prêt. Je dois rembourser 120 euros par mois pendant 3 ans. Chaque mois je suis à découvert, et les rares clients que je reçois payent à peine les 250 euros pour la location du cabinet deux jours par semaine. Je fonctionne ainsi pendant 1 an, puis décide de renoncer au cabinet et de recevoir les clients chez moi, dans mon salon, qui est déjà ma chambre.

A côté de ça, je me suis mise à écrire de la poésie moi aussi, j’autoédite deux recueils, et puis un essai sur le coaching scolaire pour aider les parents à accompagner leurs enfants même s’ils n’ont pas les moyens de se payer un coach. J’ai appris à créer des sites internet car je n’ai pas les moyens de faire appel à un professionnel, je me suis formée au référencement web en autodidacte, je voudrais me former davantage alors je demande au référent RSA un financement :

– Ah désolé, il n’y a plus de crédits pour les formations, on nous a tout supprimé.

Je décide alors de renoncer. Je termine le remboursement de mon prêt et cherche une activité professionnelle plus « en vogue » qui me permettra enfin de vivre confortablement, et d’être disponible pour ma fille qui est en CE1 à présent. J’opte pour un DU de l’université de Nanterre pour devenir chef de projets E-Learning, ça me semble un bon compromis. Seulement c’est 3500 euros l’année, je ne les ai pas.

Je retourne voir le référent RSA qui me répond toujours qu’il ne peut rien pour moi. Alors je trouve un stage de 7 mois, le temps de la formation dont la gratification (500 euros / mois) me servira à payer la formation. Seulement un problème se pose encore : si je déclare cette somme, la CAF réduira mon RSA, or je ne peux pas me le permettre.

Je retourne encore une fois voir le référent pour lui demander quoi faire, il ne sait toujours pas. Il ne peut pas me dire de combien sera amputé mon RSA, ni qui contacter pour expliquer ma situation, alors voilà. J’en suis là. Entre temps ma propriétaire a décidé de reprendre son logement. J’ai 6 mois pour trouver quelque part où aller avec ma fille. Le dossier de logement social a été déposé il y a 6 mois en préfecture, je fais soit disant partie des cas prioritaires, et pourtant je n’ai toujours rien. Je prie fort en me disant qu’il y a forcément une solution qui va arriver, et je me demande encore pourquoi ?

Pourquoi cette société laisse des personnes comme moi sur le carreau simplement parce qu’ils ne rentrent pas dans les clous ?

Mon cas n’est pas isolé, j’ai un QI de 130 et au lieu de le mettre au service de la France, je me retrouve à quémander un travail et un logement. Je n’ai rien fait de mal, je n’avais pas de grosses difficultés à la base. J’ai simplement eu le malheur de vouloir faire au mieux toute ma vie, de rester intègre.

Je crois qu’il est temps de faire bouger les choses, la France ne peut plus se permettre de laisser filer ses cerveaux à l’étranger ou de les laisser choir sur le trottoir. Il est temps de changer le regard que nous portons sur ceux qui sont en dehors du système. Parmi eux, il y a de grands peintres, de grands écrivains, de grands pédagogues, de grands ingénieurs, de grands logisticiens…Nos cerveaux à hauts potentiels nous aident à voir en dehors des cadres, à trouver des solutions innovantes, à être créatifs, et nous ne demandons pas mieux que de les mettre au service de notre société. Alors laissez-nous enfin une place ! Ouvrez-nous la porte de vos administrations, de vos entreprises, de vos associations, pour que nous puissions vous apporter notre sensibilité, notre vivacité d’esprit et notre humour. Je vous remercie.

Source http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-autre-avenir-des-surdoues-172585

Entretien avec Daniel Tammet : De la synesthésie à la poésie

Diagnostiqué autiste Asperger, l’écrivain britannique Daniel Tammet 
est synesthète : pour lui, comme dans les poèmes de Baudelaire, les sons, 
les mots, les couleurs et les chiffres se répondent. Il nous explique sa fascination pour les mathématiques et la littérature.

Pi a changé votre vie : vous êtes devenu célèbre en 
en récitant 22 514 décimales pendant cinq heures 
et neuf minutes. Pour quelles raisons éprouvez-vous une telle fascination pour ce nombre, que 
vous comparez à Mona Lisa ou encore 
à une symphonie de Mozart ?


Pour moi, Pi est un poème numérique gigantesque, qui parle de tout, par définition, puisqu’il est infini. Quand j’y perçois ces couleurs, ces émotions, ces textures, j’y perçois également comme un sens, une histoire qui se dégage, en tout cas que je construis le long de ces chiffres. J’avais envie de raconter, de réciter ce poème devant un public absolument pas matheux ni synesthète* : des femmes de ménage, des ouvriers, des adolescents, il y avait de tout à Oxford, dans cette salle du musée des mathématiques. 


Outre l’expérience elle-même, pleine de concentration et de méditation, ce qui m’a touché profondément, c’est ce partage. Ceux qui m’écoutaient suivaient de très près ce poème, l’écoutaient avec beaucoup d’attention, étaient touchés eux-mêmes en écoutant des rythmes, des motifs d’intensité, d’intimité. Certains avaient les larmes aux yeux. Une complicité s’installait entre nous. Dès lors, je me suis dit que si j’avais un don, le principal était là : non pas compter, mais raconter. Écrire était ma vocation.


Lorsque vous parcourez par la pensée ce nombre infini, les mêmes sensations reviennent-elles toujours au même endroit ?


J’ai appris les 22 514 premières décimales intuitivement. Parfois c’était très rapide, un rythme se dégageant tout de suite. À d’autres instants, c’était plus difficile, il fallait creuser pour trouver quelque chose auquel m’accrocher. Au fil de mes trois mois d’entraînement, certaines couleurs, certaines combinaisons étaient plus importantes et plus pertinentes que d’autres. Mais c’est comme un poème : en le relisant, on peut toujours trouver des choses passées inaperçues lors des premières lectures. Si j’avais à cœur de refaire l’expérience, ce serait sans doute différent, puisque le public le serait, et que je découvrirais des aspects inédits dans ces chiffres.


Les nombres premiers (divisibles seulement par eux-mêmes, n.d.l.r.) vous passionnent autant que Pi. 
Que présentent-ils de particulier pour vous ?


Ils sont à la base de notre système mathématique. On connaît aujourd’hui beaucoup de choses sur eux, mais leur comportement conserve une part de mystère qui ne sera peut-être jamais résolu. On sait qu’il y a 25 nombres premiers dans les 100 premiers nombres, 166 dans les 1000 premiers, 1 250 dans les 10 000 premiers, et ainsi de suite. Leur quantité diminue, mais leur surgissement de nulle part reste imprévisible. Encore une fois, c’est un peu comme un poème, avec un mélange de rythmes, de règles, et puis de chutes, de combinaisons surprenantes.


Vous êtes devenu écrivain, mais avez-vous eu envie d’être mathématicien ?


Non, à aucun moment. J’ai de la difficulté avec bien des aspects des mathématiques comme l’abstraction, l’algèbre, pour lesquelles je n’ai pas beaucoup d’affection. En mathématiques, on part de choses concrètes pour aller vers l’abstraction. Or l’abstraction est l’ennemie de l’écriture : dans un texte, de fiction ou non, on perd des lecteurs en s’éloignant du tangible. Écrire, c’est donner des odeurs, des couleurs, des sentiments, avec le langage le plus imagé, le plus incarné possible. Je trouve intéressant ces allers-retours entre le réel et l’abstrait, mais mon chemin à moi va toujours dans le sens inverse des mathématiciens.


Vous êtes de ces calculateurs prodiges, atteints 
du « syndrome savant » (voir encadré ci-dessous), parvenant par exemple à dire quel jour de la semaine tombe sur une date donnée. Certains apprennent le calendrier par cœur, d’autres calculent vraiment. Comment procédez-vous ?


Je ne pense pas que le résultat puisse émerger totalement spontanément, il faut d’abord une bonne connaissance du calendrier. Par exemple, peu de gens savent que le premier jour de l’année est identique au dernier : si le 1er janvier est un mardi, on sait sans y penser que le 31 décembre, mais aussi Noël, tombera également un mardi. Pas besoin de calculer. C’est assez drôle de jouer avec cela, mais je ne le fais plus. Je ne trouve pas très digne de m’exhiber, et puis cela trompe les gens qui imaginent que je suis un ordinateur, ce qui ne m’intéresse pas. Il ne faut pas réduire les « savants » aux prouesses mathématiques : certains sont musiciens, artistes, ou écrivains comme moi.


Pour vous, chaque nombre a sa personnalité : 37 ressemble à du porridge, 89 à la neige qui tombe… D’où viennent ces associations qui vous sont personnelles, et qui seraient différentes pour un autre synesthète ?


Le sens que je donne aux nombres vient en effet de mon vécu. Il existe certaines correspondances avec d’autres synesthètes : la lettre A, par exemple, est souvent perçue comme rouge. Pour moi, le 1 brille et le 9 est plutôt bleu-noir, et là encore, je pense que la plupart des synesthètes sont d’accord. Mais pourquoi le porridge ou la neige, là, c’est forcément lié à mon histoire, puisque j’ai vécu en Angleterre. Des associations ont dû se créer dans mon cerveau. Si j’étais né en Inde, elles auraient forcément été différentes. Je trouve justement intéressante cette intimité avec l’intangible. De même, je vois les mots en couleurs, comme le faisait l’écrivain américano-russe Vladimir Nabokov : le choix du prénom Lolita lui rappelait les couleurs d’un papillon particulièrement beau à ses yeux. Ainsi, par les mots et les couleurs, l’écriture est un acte sentimental que j’ai envie de partager.


Associez-vous également des nombres aux personnes que vous rencontrez ?


C’était plutôt dans mon enfance. L’autisme dit « de haut niveau » n’existait pas comme définition médicale, on ne savait pas ce que j’avais. J’avais du mal à me faire des amis. Les chiffres et les mots, eux, m’étaient compréhensibles, je jouais avec eux constamment, avec leurs couleurs. Pour me rapprocher des gens, je pensais que telle personne était plutôt ronde, comme le 3, ou grande, comme le 9. Je me pensais proche du 4, qui représente pour moi la timidité. Je n’ai pas le même rapport avec ces chiffres aujourd’hui. Ce sont des « amis » d’enfance : nous resterons toujours en contact, mais ce n’est plus la même chose. J’ai aujourd’hui de vrais amis.


Vous parlez une douzaine de langues mais vous avez créé la vôtre, le mänti. Est-ce que vous la développez régulièrement ?


Là aussi, c’était plutôt un jeu d’enfance. J’avais du mal à communiquer, et quand j’ai commencé les cours de français et d’allemand au lycée, j’ai inventé mes propres mots. Parfois, cela me valait une mauvaise note. Je me suis dit que j’allais inventer ma propre langue. C’était assez intuitif et intime. Jamais je n’ai voulu en faire une sorte d’espéranto. J’ai laissé de côté cette langue lorsque j’ai découvert la poésie : là, je peux inventer tout ce que je veux, avec plus de marge que dans la vie quotidienne.


Vous écrivez : « Pour apprendre infiniment de choses, il nous suffirait de connaître parfaitement un seul livre. » Que voulez-vous dire, et quel serait le seul livre que vous voudriez parfaitement connaître ?


Ce serait un des romans de Léon Tolstoï, peu importe lequel, puisqu’il y a tout dans ses œuvres : la joie, la peur, l’amour, le doute, la foi… Gustave Flaubert disait déjà qu’apprendre quatre ou cinq livres par cœur permettrait de savoir infiniment de choses. J’ai fait le constat qu’un livre est un objet mathématique, puisqu’on peut en changer l’ordre, commencer par la fin, lire les chapitres pairs… Marelle, de l’écrivain argentin Julio Cortazar, peut se lire dans plusieurs ordres différents, ce qui donne autant d’histoires abracadabrantes. Il n’est pas absurde d’imaginer un grand nombre de livres lisibles avec ce procédé. Dans mon ouvrage L’Éternité dans une heure, les 25 essais n’ont pas d’ordre absolu. J’imagine que chaque lecture crée d’autres liens, d’autres correspondances, entre des univers considérés comme parallèles, différents, même opposés. Je trouve toujours intéressant de créer des passerelles inattendues.


Vous intéressez-vous au mouvement OuLiPo (1), 
où les écrivains composaient leurs ouvrages 
d’après des règles mathématiques ?


Pas particulièrement, car ce qui me passionne dans les mathématiques, ce ne sont pas les règles, mais les idées : qu’est-ce que l’infini ? La complexité ? La construction d’un objet comme un livre ? Et aussi la tension permanente entre le monde réel, tangible, de chair et d’os, et le monde abstrait, pur, parfait, qui hante les mathémati­ciens et les artistes. Chez Georges Perec et compagnie, les règles me semblent trop artificielles et limitatives. Elles décident de tout. Un roman sans la lettre E, c’est amusant pour l’écrivain, mais le résultat n’est pas une grande œuvre pour le lecteur. Ce qui m’intéresse, c’est d’écrire avec des règles, d’accord, mais en laissant une part de mystère à la création. Dans un poème, il faut faire extrêmement attention à ne pas choisir un mot simplement parce qu’il rime. Sinon, on est dans une parodie enfantine. Il faut se surprendre soi-même au long de l’écriture. En écrivant mon dernier livre, j’ai été surpris par les moments d’émotion qui jaillissaient des mots. Des règles, m’imposant par exemple d’écrire tel nombre de syllabes par phrase, auraient tout cassé.



Comptez-vous vous mettre à la fiction pour
 vos prochains livres ?


Exactement. L’Éternité dans une heure est comme un passage entre non-fiction et fiction. J’ai voulu que certains chapitres, sur Pi ou la neige par exemple, soient déjà comme des nouvelles, pour montrer qu’on peut avoir une littérature mathématique. Mon quatrième livre sera un roman inspiré par une partie d’échecs. Celle qui, voici une quarantaine d’années, en pleine guerre froide, a opposé Bobby Fischer, grand maître américain, dont je suis sûr qu’il était autiste de haut niveau, et Boris Spassky, champion du monde soviétique. Et puis, je voudrais publier un premier recueil de poèmes, sur des nombres comme Pi, mais aussi sur les couteaux, les fenêtres… Je trouve fascinants les objets quotidiens, qu’on ne voit plus puisqu’on les voit tout le temps. J’aimerais que la poésie leur redonne vie.



Vous qualifiez d’un des plus heureux moments de votre vie votre rencontre avec Kim Peek (voir encadré ci-contre). Il vous a dit : « Un jour tu seras aussi grand que moi. » Qu’est-ce que cela représenterait, à vos yeux, être aussi grand que lui ?


Il n’était pas autiste, mais n’avait pas de corps calleux. Il était plus handicapé que moi. Il avait tout le temps besoin de son père, même pour les tâches les plus simples, comme se brosser les dents. Il avait beaucoup d’humour, chantait, faisait des blagues. Nous n’avions pas le même parcours mais partagions la même passion profonde pour les livres. Notre unique rencontre a duré plusieurs heures. C’était magique : il avait voulu nous recevoir, avec une équipe qui me suivait pour un documentaire, dans la bibliothèque de Salt Lake City, la plus prestigieuse de cette partie des États-Unis, fabriquée en verre, illuminée par le soleil, telle une cathédrale. Magnifique. On partait seuls tous les deux, sans journalistes, pour parler des livres, de ce que nous avions lu et apprécié. Je trouvais touchante cette envie de par­tager. J’étais profondément ému, car tout a commencé pour moi dans les bibliothèques.


Je suis né dans une famille très pauvre. Mon père était ouvrier et ma mère assistante dans un bureau. Ni l’un ni l’autre n’avaient l’équivalent du baccalauréat, mais ils aimaient lire et m’emmenaient dans les bibliothèques, c’était notre seule distraction. Un jour, comme dans une histoire de l’Argentin Jorge Luis Borges, j’ai cherché dans les rayons un livre qui porterait mon nom, et qui m’annoncerait ce que serait ma vie. Et puis j’ai compris que c’était impossible. Pour avoir son nom sur un livre, il fallait l’écrire. Ce que j’ai fait. Mes livres, traduits en une vingtaine de langues, se sont vendus à un million d’exemplaires. C’est incroyable. Kim Peek visitait constamment les écoles, les hôpitaux, justement pour montrer que la différence n’était pas forcément un handicap et que tout cerveau avait du mérite, du talent, quelque chose à apporter. Je me dis qu’un jour il y aura forcément un premier ministre ou un président autiste. Tout est possible.


À propos, que pensez-vous du mouvement de la neurodiversité (2), dans lequel des autistes de haut niveau revendiquent leur singularité et refusent d’être vus comme malades ou handicapés ? Cela vous paraît-il recevable pour tous les cas d’autisme ?


J’ai un parcours particulier. J’ai eu beaucoup de stimulations dès le plus jeune âge. C’était difficile, mais cela m’a beaucoup apporté. La littérature m’a aidé à sortir de ma prison. J’ai une carrière, je parle plusieurs langues, je voyage, je suis en couple, je suis le premier autiste à vivre de sa plume… Si je suis conscient que ma parole pèse, je ne me sens absolument pas à même d’être porte-parole des autistes. Je pense qu’il y a sûrement du talent, de l’ambition et des qualités importantes chez beaucoup d’autistes, et que la société doit les mobiliser, les aider, sinon c’est elle qui sera appauvrie dans son ensemble. Pour autant, je ne nie pas les souffrances réelles et graves de certains autistes. Dans ce cas, les médicaments, l’assistance médicale, me semblent extrêmement pertinents. Il faut procéder au cas par cas, car lorsqu’on parle d’autisme, on ne parle pas de maladie mentale mais de développement atypique du cerveau, avec ses avantages et ses inconvénients. Le nombre de con­nexions cérébrales possibles étant presque infini, l’autisme est extrêmement complexe. Chaque autiste est différent, unique, original. Ce qui est bon pour moi ne l’est donc pas forcément pour quelqu’un d’autre.


La prise en charge de l’autisme, notamment psychanalytique, donne lieu à beaucoup de polémiques en France. Vous qui vivez à Paris, 
est-ce que vous suivez ces débats ?


Je suis en France depuis cinq ans, et j’ai adopté ce pays qui me donne énormément. Pour autant, je ne m’intéresse pas à ces débats. Je ne pratique pas la psy­chanalyse, mais j’ai du respect pour Freud. Il a contribué à une réflexion assez intéressante sur l’humanité. Certaines faussetés ont été démontrées, il faut faire le tri. Fort heureusement, l’hypothèse psychanalytique selon laquelle l’autisme est dû à un déficit d’amour maternel est devenue très minoritaire. Mais je ne recherche pas la polémique.

(1) Les membres du mouvement OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau, estiment que les contraintes formelles stimulent la création littéraire. Cela a donné lieu à des innovations comme le lipogramme (texte dans lequel l’auteur s’impose de ne pas employer une lettre), dont le plus célèbre exemple est La Disparition, de Georges Perec, livre entièrement rédigé sans la lettre E.

(2) Voir Sarah Chiche, « La neurodiversité, un mouvement polémique », Le Cercle Psy n° 5, juin-juillet-août 2012

Source : Cercle Psy

Article issu du numéro Consultez le sommaire du magazine Maladies mentales<br>Quoi de neuf, Docteur ?

Psychologie positive corporelle : exercice pour un coeur en cohérence et une bonne santé

Pour tous… et les zèbres en particulier !

Psychologie positive corporelle : exercice pour un coeur en cohérence et une bonne santé

La cohérence cardiaque est une expérience positive.
Olivier Chambon est psychiatre et psychothérapeute, Miriam Gablier est journaliste et formatrice. Ensemble, ils ont écrit « Le bonheur est dans le corps », paru aux éditions Dervy.

La méthode de la cohérence cardiaque permet de lutter très efficacement contre les effets psychosomatiques du stress et procure une meilleure régulation émotionnelle. Cet exercice vous permet de l’aborder concrètement et facilement.

Pour cet exercice, que vous pouvez faire seul, vous avez besoin de 3 à 5 minutes.
Prenez d’abord trois minutes, pendant lesquelles vous allez faire les choses suivantes.
Assis confortablement, mettez une main sur votre ventre et faites des cycles de respiration très réguliers (vérifiez dans un premier temps avec une « trotteuse » de montre ou de réveil) de dix secondes chacun, avec cinq secondes pour l’inspiration et cinq secondes pour l’expiration, sans jamais marquer de pause entre inspirations et expirations.
– Soyez le plus possible attentif aux sensations corporelles liées à la respiration : à l’inspiration, sentez le trajet de l’air qui descend dans votre corps depuis vos narines (votre bouche est fermée) et qui soulève l’abdomen sous la main ; à l’expiration, sentez l’air qui sort par votre bouche, qui est ouverte et fait un léger bruit, comme quand on souffle sur les bougies d’anniversaire d’un gâteau.
 
Puis prenez deux minutes supplémentaires où, en respirant toujours au même rythme (cinq secondes pour l’inspiration et cinq secondes pour l’expiration), vous allez faire deux choses différentes.
Une de vos mains va se positionner sur le coeur, de manière qu’à chaque inspiration vous ayez la sensation que l’air entre directement par la main dans le cœur et qu’à l’expiration, ce « bon air plein d’amour pour le corps » se diffuse dans tout le reste du corps.
– En même temps, vous allez laisser venir dans votre coeur, à chaque inspiration, en l’invoquant, la convoquant, l’évoquant, l’une des émotions positives du coeur, c’est-à-dire que vous allez penser à et vous plonger dans le souvenir d’une situation ou d’une personne qui provoque en vous des sentiments de gratitude, ou de reconnaissance, ou de bienveillance, ou de compassion, ou de tendresse, ou d’amour.
– Vous laissez votre coeur être baigné, en même temps que l’oxygène de l’air que vous inspirez, de ces sensations liées à ces émotions : celles-ci, progressivement, réchauffent, dilatent, et illuminent votre coeur.
Vous allez répéter cet exercice trois fois par jour, pendant trois semaines, afin de l’ancrer en vous. Le matin, au lever, asseyez-vous, et avant de faire quoi que ce soit, faites cinq minutes cet exercice (c’est le moment le plus important pour pratiquer la cohérence cardiaque). Faites-le ensuite avant le repas de midi, puis avant le repas du soir.
La cohérence cardiaque est une méthode puissante pour ancrer une expérience positive. Dès que vous vivez quelque chose qui vous rend heureux ou content, placez une main sur le coeur, et pratiquez la cohérence cardiaque en vous concentrant sur le bien-être que vous éprouvez dans la situation, tout en laissant votre coeur mémoriser les caractéristiques de cette situation. Ainsi, vous allez fixer et mettre en réserve votre vécu de bien-être dans le « coffre au trésor » du coeur. 
Plus tard, dès que vous voudrez revivre cet « état d’âme » positif, vous pourrez mettre votre main sur votre coeur en vous remémorant l’expérience que vous y aviez ancrée.
 
Cet exercice est tiré du livre Le bonheur est dans le corps, du Dr Olivier Chambon et Miriam Gablier.

Source de l’article

Quand l’intelligence élevée fragilise la construction de l’identité : comment grandit-on quand on est surdoué ?

parJeanne Siaud-Facchin

Le sujet des enfants surdoués peut apparaître comme un sujet à la mode. L’effet peut loupe apparaître et parfois déformant de la médiatisation peut laisser croire qu’il s’agit d’une population « champignon », fabriquée par des parents en quête d’autosatisfaction ou par des psys fascinés par ces « super-cerveaux ».

La réalité est bien différente et paradoxalement toujours bien méconnue, loin de son image fantasmée. Les enfants surdoués ont un parcours scolaire souvent très chaotique, sont psychologiquement vulnérables, ont des repères narcissiques flous, souffrent toujours d’une conscience douloureuse du monde. Selon la personnalité de chacun ils sauront plus ou moins développer des défenses et des ressources pour transformer leur particularité en atout, en projet de vie réussie. Mais pour certains, au développement marqué par des difficultés affectives multiples, les troubles psychologiques se manifesteront sous des formes plus ou moins sévères. Pour ceux-là, les décompensations psychologiques à l’adolescence sont fréquentes avec des tableaux cliniques atypiques et des prises en charge difficiles.

Les difficultés seront plus ou moins marquées selon que l’enfant a été ou non dépisté, et selon l’âge auquel a été posé le diagnostic. Lorsque l’enfant grandit sans savoir qui il est vraiment les risques de troubles psychologiques deviennent réellement menaçants.

La question diagnostique

Dans la tradition psychométrique, il est habituel de considérer que l’on peut parler de surdoué à partir d’un score de 130 sur les échelles d’intelligence de type Wechsler. Le score de 130 se situe à 2 écarts-types de la moyenne 100 et correspond à environ 2.1 % de la population. Cependant, en symétrie de la déficience intellectuelle, le surdon intellectuel ne peut, lui non plus, se contenter d’une évaluation quantitative en terme de ressources intellectuelles, mais doit être considéré comme une entité nosographique distincte dont les critères diagnostics doivent être correctement repérés. Nous verrons qu’il s’agit moins d’intelligence « en plus » que de spécificités cognitives et de particularités dans l’organisation affective de la personnalité. Le QI n’est pas un diagnostic mais un indice qui oriente le diagnostic. Seul un faisceau de signes et une exploration attentive des procédures intellectuelles, cognitives et psychodynamiques permettront de confirmer le diagnostic.

Une forme d’intelligence différente

Il faut, pour commencer à comprendre, intégrer que l’enfant surdoué n’est pas un enfant sur-intelligent, quantitativement plus efficient, mais un enfant à l’intelligence qualitativement différente. Et c’est cette différence qui permet de donner sens aux difficultés qu’ils rencontrent. A l’école, la différence de son mode de pensée, de ses procédures de raisonnement, de sa logique mathématique, de sa structure de pensée décale cet élève de ce qui est attendu par l’enseignant et le pénalise lourdement. Le plus souvent, lui-même ne comprend pas pourquoi il ne réussit pas puisqu’il lui semble bien comprendre le contenu, anticiper le déroulement, assimiler les subtilités de l’apprentissage. Mais il le fait selon d’autres modalités sans en avoir clairement conscience. En tout cas pendant une bonne partie de son cursus scolaire. On sait en effet que nous avons tous l’illusion que l’autre pense comme nous et que se représenter une forme de pensée différente de la sienne ou de celle consensuellement admise est une entreprise souvent bien difficile pour l’esprit humain.

Du cognitif à l’affectif : comprendre le cerveau du surdoué

Les recherches les plus récentes insistent sur l’hyperactivation cérébrale : les réseaux de neurones sont activés de façon continue et les phases de repos sont moins fréquentes et conservent un niveau d’activation a minima. Pour le surdoué cela se traduit par cette sensation constante d’en avoir « plein la tête ». La vitesse de transmission accentue la sensation : électriquement les informations sont transmises plus rapidement et vont être distribuées dans le cerveau sur un mode multispatial. Or, on sait que certaines zones cérébrales ont été repérées comme responsables d’un type de fonction. Si, par exemple, une information verbale doit être comprise, la zone dite du langage, sera affectée à cette tâche. Il s’agit, bien sûr, d’une explication bien réductrice. Cependant, le traitement des informations dans le cerveau du surdoué montre cette différence : toutes les aires cérébrales prennent en charge l’information, quelle qu’en soit la nature. Ce qui génère une vision holistique de toute information mais qui brouille par ailleurs la possibilité de focaliser l’attention sur l’information pertinente. Cette difficulté va se traduire par une pensée en arborescence, qui rend difficile le déroulement séquentiel de la pensée.

L’hypothèse d’une plus grande implication de l’hémisphère droit dans les processus cognitifs des surdoués a fait l’objet de nombreuses validations scientifiques.

La transcription de la pensée en mots est rendue plus difficile, la structuration verbale est fragilisée, les images deviennent dominantes.

L’activation privilégiée des compétences du cerveau droit renforce l’intelligence intuitive, fulgurante du surdoué, souvent bien en difficulté pour expliciter les étapes de sa pensée. Il n’a pas, lui-même, de visibilité sur ses propres mécanismes de résolution de problème ou de réflexion, il ne peut pas, il ne sait pas les justifier. Mécanismes à l’origine de bien des incompréhensions réciproques. Dans la réalité cognitive, les réseaux de neurones se sont activés à grande vitesse à l’insu de la conscience, ce qui ne permet pas ni d’en repérer le tracé, ni de les contrôler. La puissance de pensée crée une impuissance métacognitive : le surdoué ne sais pas pourquoi et comment il sait (ou ne sait pas d’ailleurs !). Enfin, il a été montré un déficit de l’inhibition latente : le surdoué capte toutes les informations au même niveau d’importance, sans hiérarchisation. La sélection « automatique » de l’information pertinente ne s’active pas. Face au flot des données perçues, le cerveau peine à centrer et soutenir son attention.

Sur un plan émotionnel, la réactivité émotionnelle, liée à une vulnérabilité particulière de l’amygdale, fragilise la personnalité. Avec l’émotion au bord des lèvres, constamment, le surdoué réagit avec une intensité exacerbée à la moindre vibration émotionnelle de l’environnement. L’hyperesthésie (capacité développée de l’ensemble de cinq sens) renforce cette hypersensibilité affective : toute perception est amplifiée, grossie, démultipliée. Le surdoué voit ce que les autres ne voient pas, entend ce que les autres ne perçoivent pas, ressent fortement et parfois violemment ce qui échappe à la plupart d’entre nous. La grande susceptibilité, retrouvée dans tous les profils de surdoués, est une des conséquences de ce processus neuropsychologique de sensibilité émotionnelle exacerbée et mal contrôlée. Les débordements émotionnels, parfois violents, en sont la pleine expression.

Une conscience collective très forte

De plus, l’enfant surdoué, très jeune, manifeste une conscience collective très forte. Il lui est difficile de s’abstraire du contexte collectif. Comment être heureux dans ce monde aux injustices criantes ? Et être heureux pour quoi faire ? Les grandes causes humanitaires, écologiques, ou même les conditions de vie quotidienne de personnes plus proches représentent pour cet enfant un sujet permanent de préoccupations. Il lui devient vite impossible d’accepter un bonheur égoïste et, devant son impuissance à changer le monde, il en vient à ressentir la vacuité de sa propre vie. S’il s’agit de vivre dans un monde aussi injuste avec si peu de possibilités de le voir réellement évoluer, pourquoi vivre ? et ai-je le droit d’être heureux ? Dans l’enfance, les illusions de toute-puissance, l’espoir d’être celui qui parviendra à combattre ces inégalités humaines sont souvent très actives. Les moyens de changer le monde occupent une grande part de la pensée effervescente de l’enfant. Il échafaude des plans, des programmes, des idées nouvelles qu’il pense pouvoir un jour réaliser. « Quand je serai grand » confie Jean-Felix, 8 ans, « j’inventerai un remède contre le sida ». Et parce qu’il a lu ou entendu que la sauge avait certaines vertus, il prépare dans sa tête une composition de plantes « miracles ». Et de sa capacité à sauver les malades du sida, il en est convaincu comme tout enfant encore soumis au fantasme d’omnipotence. Sauf que ses préoccupations le dépassent bien souvent. Préoccupations bien différentes de celles des enfants de même âge qui pour la plupart ignorent les ravages de cette maladie qui les connaissent mais ne se sentent pas concernés. Et comment ne pas rapprocher cette conscience collective bien particulière de la trop fréquente indifférence des adultes eux-mêmes trop soucieux de leur propre bien-être et dont les sujets d’inquiétudes réels dépassent rarement un cadre affectif restreint. Mais l’enfant surdoué, lui, ne peut oublier, il ne peut faire abstraction de ce type de préoccupations. Et même s’il vit, aux yeux des autres, comme un enfant banal, une source d’inquiétude reste active au fond de lui et des projets s’élaborent en secret au fond de sa pensée.

Ne jamais pouvoir s’arrêter de penser est une plainte récurrente dans la population d’enfants surdoués. Elle se traduit par des suppliques, toujours les mêmes : « aidez-moi à stopper ma pensée, enlevez-moi un bout de cerveau, donnez-moi les moyens d’une pause, d’un répit ». Une adolescente de 14 ans consulte car, la veille, elle s’est violemment tapé la tête, et ce à plusieurs reprises, contre les murs de la salle de bain : « je n’en pouvais plus de penser », avoue-t-elle, confuse, car consciente de l’inutilité et de la naïveté dangereuse de son acte.

A l’adolescence en effet, tout devient plus violent, plus extrême. Et la confrontation à la réalité devient insupportable. Les rêves d’enfant s’effondrent. Le deuil de sa toute-puissance est incontournable. L’absurdité de ses illusions infantiles agresse la pensée. L’idéal auquel on croyait doit être révisé. L’adolescent surdoué ne peut s’y résoudre. Il ne parvient pas à accepter les limites du monde qui l’entourent. Celui dont les bases narcissiques sont trop fragiles et qui n’a pas pu, qui n’a pas su, qui n’a pas suffisamment été accompagné dans son développement affectif, dont les ressources psychologiques sont affaiblies, la pathologie survient, souvent violente et destructrice. La dépression avec idées suicidaires ou même passages à l’acte est la décompensation centrale de l’adolescent surdoué en péril psychologique.

L’autre face de la quête de sens, la quête affective

Un enfant surdoué est d’abord et avant tout un être affectif. Chez le surdoué, l’ingérence affective est constante. Tout est imprégné d’affect, d’émotions, de sensibilité. L’enfant surdoué est d’une réactivité émotionnelle excessive. La moindre remarque, aussi anodine soit-elle, le blesse, le touche ou même le bouleverse. Les bouffées d’émotions sont envahissantes et permanentes. L’enfant cherche à s’en protéger pour ne pas être emporté par des émotions qui souvent le submergent. Pour s’en protéger, il met en place ce que j’appelle la « défense par la cognition » c’est-à-dire qu’il va passer par le filtre de l’intellectuel, de la logique, du rationnel, toute émergence émotionnelle. Il décharge toute émotion pour la neutraliser, pour la maîtriser et la contrôler. Mais ce mécanisme, malgré son efficacité de mise à distance de la charge affective, est coûteux car l’enfant doit y consacrer une énergie importante. Il doit toujours être sur ses gardes. La menace émotionnelle est permanente et cet état d’hypervigilance crée une tension psychique considérable qui vulnérabilise considérablement l’enfant. L’identité profonde est menacée car la défense par la cognition coupe le Moi de sa véritable identité. A force de ne plus rien vouloir ressentir l’enfant ne sait plus bien qui il est. Pourtant, la force gronde toujours et l’idéal de vie de l’enfant surdoué est là encore un idéal d’amour, pour lui mais aussi pour les autres. Et là encore les désillusions seront douloureuses et jamais totalement acceptées.

La difficile construction de l’identité

Le parcours identitaire de l’enfant surdoué est d’emblée marqué par sa façon singulière « d’être au monde ». Bébé, le regard est scrutateur. Déjà cet enfant pose sur son entourage un questionnement muet mais vite perçu comme un comportement différent qui vient déstabiliser la relation affective. La Mère (au sens psychologique de la personne qui prend soin du bébé), peut alors avoir du mal à comprendre les attentes et les besoins de son enfant et à s’y ajuster. Il peut en résulter le sentiment d’être une « mauvaise mère » et une spirale de déception réciproque peut se mettre en place : l’enfant se sent mal compris, mal aimé et la mère est frustrée par cet enfant qui lui renvoie une image négative d’elle-même, loin du bébé fantasmé qui la comblerait d’amour et de gratification. L’enfant cherche des repères affectifs et ceux qu’il trouve correspondent mal à ses attentes : c’est le premier obstacle dans la construction du Soi du petit surdoué.

Puis vient rapidement, précocement, le temps où l’enfant pose verbalement ses questions sur le fonctionnement de ce qui l’entoure. Et ses questions sont incessantes et ne se satisfont jamais des explications habituelles; il n’est jamais abreuvé. Il veut comprendre, encore, encore plus loin. Ceux qui l’entourent s’épuisent, même les plus proches, et les premières agressions directes ou indirectes s’expriment : « Arrête avec tes questions ! C’est comme ça parce que c’est comme ça ! Laisse-moi deux minutes de tranquillité ! » Et l’enfant surdoué vit mal cette hostilité face à une curiosité qu’il perçoit comme naturelle et légitime. Il ne sait pas que les autres n’ont pas les mêmes centres d’intérêt. Petits ou grands d’ailleurs ! La frustration est immense mais surtout l’incompréhension et les premiers sentiments d’injustice. L’enfant ressent un rejet de ce qui est important, vital pour lui : comprendre. Son identité propre est attaquée. Il peut dès lors se refermer et développer un monde interne qu’il construit à son image, pour le protéger de l’extérieur. Mais un monde qui le coupe des autres et du monde et qui l’enferme en lui-même.

L’entrée à l’école est le grand révélateur de sa différence. L’enfant surdoué va vite y devenir le « vilain petit canard », rejeté et maltraité par ses camarades. Mais aussi par les enseignants qui ne peuvent donner du sens à ses modalités de pensée et d’apprentissage qu’ils considèrent trop vite comme des difficultés d’apprentissage ; représentation malheureusement souvent confirmée par des difficultés scolaires réelles. L’enfant devra abandonner son mode de pensée, inhiber son fonctionnement intellectuel personnel, pour tenter d’être conforme à ce que l’on attend de lui. Pour cet enfant l’inhibition est une stratégie d’adaptation. Souvent il se convaincra qu’il est stupide puisque ses efforts ne semblent pas récompensés par la réussite tant attendue. Une image très négative de lui-même se développe et peut progressivement l’envahir.

La relation aux autres enfants va implicitement confirmer ce « sentiment d’étrangeté ». L’identification aux pairs est difficile car l’enfant surdoué n’arrive pas à trouver autour de lui un effet miroir. C’est-à-dire cette possibilité de se sentir pareil pour pouvoir assumer sa propre personnalité. Cet enfant ne partage pas avec les autres les mêmes domaines d’intérêt et les siens n’intéressent personne. Souvent seul, il est fréquemment agressé verbalement ou même physiquement par les enfants qui acceptent mal la différence, toutes les différences. Et l’enfant surdoué ne comprend pas le rejet dont il est l’objet, il souffre terriblement de ce sentiment d’exclusion qu’il ne peut finalement s’attribuer qu’à lui-même : je suis nul, je ne vaux rien, personne ne peut m’aimer… A l’adolescence, cette difficulté d’être intégré au groupe de pairs met sérieusement en péril le processus identitaire, central à cette période de la vie.

Les adolescents surdoués racontent que même lorsqu’ils tentent de s’intégrer aux autres, même avec les autres, ils se sentent terriblement seuls. Certains rapportent qu’ils se sentent « fous », tellement la perception de leur différence et l’image que les autres leur renvoient les décalent de leur environnement.

Dans le cadre familial, les processus d’identification sont également soumis à rude épreuve. Tout enfant, à un certain moment de son développement, a besoin de se représenter ses parents comme tout-puissants et de les idéaliser.

L’enfant surdoué perçoit trop tôt, trop vite les limites voire les failles de ses parents qui ne peuvent plus assurer leur rôle rassurant et protecteur et servir de modèle. Le jeu des identifications est sérieusement perturbé et la construction identitaire va se faire sur des repères personnels. L’enfant va chercher en lui-même les repères et les ressources nécessaires pour grandir. En quelque sorte il se fait tout seul. Ce mécanisme conduit à des constructions identitaires atypiques et génère de nombreuses angoisses ou manifestations d’anxiété chronique.

Du normal au pathologique

Etre surdoué n’est pas une pathologie en soi ! Mais être surdoué est générateur d’angoisses, de doutes, d’incertitudes, crée une fragilité dans la construction de l’identité qui vulnérabilise considérablement la structure psychologique.

L’intelligence excessive est un double mal : elle fait souffrir et personne ne songe à plaindre celui qui en souffre. Au contraire, elle peut susciter jalousie et agressivité et amplifier ainsi la souffrance. On ne dira jamais de quelqu’un : « il est sympa mais le pauvre il est trop intelligent ». Et pourtant… comme l’écrit Malraux dans La Condition humaine : « L’homme souffre parce qu’il pense » et Maurice Blanchot lui aussi le souligne dans Le Livre à venir : « Etranges rapports. Est-ce que l’extrême pensée et l’extrême souffrance ouvriraient le même horizon ? Est-ce que souffrir serait, finalement, penser ? » ([cité dans Zarifian, E. (2000). La force de guérir. Paris : Odile Jacob].

Et quand la pathologie survient être surdoué donne une coloration spécifique au tableau clinique qu’il faut connaître pour éviter les erreurs diagnostiques. Les dérives diagnostiques sont trop fréquentes. Elles résultent de la conjonction de plusieurs facteurs : la méconnaissance des caractéristiques psychologiques de l’enfant surdoué, l’absence de formation dans le milieu médical et paramédical, les résistances idéologiques – pourquoi aider et comprendre ceux qui ont plus ? –, le caractère souvent atypique du tableau clinique.

Et cela peut aller jusqu’au déni de l’identité de ces enfants et de ces adolescents, de leurs spécificités, mais surtout de leur vécu et de leur souffrance. Il ne faut jamais oublier que tout diagnostic est émis par un soignant en regard d’une norme et de sa propre capacité à accepter, à tolérer, des écarts par rapport à cette norme. L’enfant surdoué est par définition, hors normes. Il a un fonctionnement, une pensée, une affectivité qui déroutent, qui dérangent. En l’absence d’une possibilité de comprendre ce qui fonde ce décalage, un enfant ou un adolescent surdoué qui présente des manifestations ou des symptômes de souffrance psychologique peut être rapidement entraîné vers des pathologies qui ne le concernent pas. Il a été en particulier montré que les surdoués montrent dans le test de personnalité de Rorschach, des caractéristiques dans les réponses qui s’apparentent à celles produites par les patients schizophrènes. La raison tient à ce qu’un surdoué produit un grand nombre de réponses divergentes, différentes de celles attendues. Et ce non pas en raison d’une pathologie mais parce que la pensée du surdoué est justement caractérisée par une pensée en arborescence qui se démultiplie sur plusieurs axes simultanément et qui quitte rapidement les formes plus consensuelles de la pensée et les idées courantes. Pourtant, en psychiatrie de l’adolescent les confusions diagnostiques entre mode de pensée singulier et mode de pensée pathologique créent des confusions dramatiques pour l’avenir psychologique du surdoué qui en est l’objet.

En témoigne, parmi tant d’autres, l’histoire de Jean Rémi (15 ans), déscolarisé à la suite d’une phobie scolaire incoercible et incompréhensible chez un élève jusqu’alors particulièrement brillant. Jean Rémi arrive en consultation de psychiatrie de l’adolescent pour des bouffées d’angoisse invalidantes. La particularité de la pensée de Jean Rémi, qui va exprimer sa souffrance sous une forme inhabituelle, empreinte d’une sensibilité douloureuse et d’une lucidité inquiétante, conduit à un diagnostic de « psychose de l’enfance décompensant à l’adolescence ». L’incompréhension dont il est la victime va engendrer une spirale invraisemblable, non seulement parce que plus il parle plus le diagnostic se durcit, mais aussi parce que les soins proposés ne correspondent jamais à ce dont il a besoin. Jean Rémi verra 27 psys en trois ans, sera hospitalisé deux fois en psychiatrie, dont un service fermé, recevra plusieurs traitements successifs et souvent contradictoires ! Trois ans après le gâchis est total : il a maintenant un retard scolaire important, sa souffrance est intacte et, plus grave, il a perdu toute confiance dans la possibilité de sortir de cette impasse et d’être aidé par des adultes compétents ou même tout simplement qui le comprennent. Jean Rémi est profondément désabusé et s’enferme chez lui. Il a perdu toute dynamique et toute perspective personnelle. Les symptômes s’aggravent. Le hasard de la rencontre d’un dernier psy, ouvrira une brèche dans ce désastre : Jean-Rémi est surdoué, un début de sens peut être reconstruit. Mais le cheminement sera long et les marques de ces trois années d’errance diagnostique sont profondes.

Une dépression de l’adolescence atypique

A côté de symptômes classiquement associés à un épisode dépressif, la dépression du surdoué peut être qualifiée de dépression sur du vide. L’objectif : surtout ne plus penser. Surtout ne plus activer cette infernale machine à penser qui constitue justement la racine de la souffrance. Ce vide dépressif est un mécanisme de défense contre les pensées. Il n’est pas un vide structurel comme on le rencontre dans d’autres tableaux cliniques. Pour l’adolescent surdoué, penser est un équivalent symbolique de danger, de danger de mort. La défense par la cognition verrouille de son côté l’accès aux émotions. En consultation, l’adolescent, inlassablement, répond Je ne sais pas aux questions qu’on lui pose. Il ne veut pas, il ne peut pas, s’autoriser à activer cette pensée au risque d’être de nouveau submergé par une souffrance insupportable. Ne plus penser c’est tenter d’oublier les questions sans réponses, questions sur soi, sur les autres, sur le monde, sur le sens de la vie… et de la mort. On comprend combien la résistance thérapeutique est difficile à assouplir et la prise en charge délicate.

Inhibition intellectuelle et phobie scolaire

Pour l’adolescent surdoué l’inhibition est une stratégie d’intégration. Saborder son propre fonctionnement c’est tenter d’être identique aux autres mais aussi d’arrêter de souffrir. Dans les années 70 le psychiatre Gauvrit parlait d’anorexie intellectuelle : surtout ne plus se nourrir de pensées et dénier toute forme d’intelligence. On revient ici à la notion de deuil d’une part de soi-même : mon intelligence ne sert à rien, voire elle est dangereuse pour mon intégration et pour ma vie psychique. Seule issue, la saborder.

Il s’agit réellement d’une attaque de soi, d’un retournement agressif contre soi-même.

Et il n’est pas rare que ce processus, poussé à l’extrême, parvienne effectivement à attaquer le potentiel intellectuel. L’inhibition intellectuelle permet également à l’adolescent de revêtir un masque de pseudo-débilité qui l’aide à passer inaperçu.

La phobie scolaire est la forme la plus sévère du trouble anxieux. Elle est malheureusement significativement fréquente dans la population des adolescents surdoués. C’est une des pathologies les plus difficiles à traiter, et ce traitement est encore plus complexe face à l’adolescent surdoué dont les mécanismes d’intellectualisation et la logique rigide seront bien difficiles à atténuer. Retourner à l’école, pour quoi faire ? Pour quel avenir ? Pour quelle vie d’adulte ? Ces adolescents se sentent dans une impasse insupportable et toute perspective d’issue est constamment remise en question. Aucune réponse n’est satisfaisante, aucune piste ne comporte de certitudes, aucune hypothèse ne prend un sens acceptable.

Les rouages d’une prise en charge adaptée

Commençons par une lapalissade : pour prendre efficacement en charge un surdoué encore faut-il savoir qu’il est surdoué ! L’échec thérapeutique est symétriquement assuré lorsque le diagnostic de surdoué n’est pas posé ou pire est dénié, considéré comme une donnée sans importance : il est intelligent, et alors ?

L’histoire de Julie l’illustre. Julie (16 ans) est hospitalisée en unité de soins de l’adolescent suite à une tentative de suicide particulièrement spectaculaire. On apprend à la faveur de cette hospitalisation que d’autres passages à l’acte suicidaires ont jalonné son développement. Des tests précédemment pratiqués indiquent un QI homogène de 142 et qu’il s’agit d’une adolescente surdouée à la vulnérabilité narcissique incontestable. Cette dimension ne sera jamais prise en compte dans la prise en charge psychiatrique de Julie qui sera considérée comme une adolescente dépressive classique. En cours d’hospitalisation les symptômes de Julie vont fréquemment évoluer et le diagnostic avec. L’équipe est rapidement en difficulté avec cette adolescente qui les met en échec. Les traitements antidépresseurs n’améliorent pas son état et Julie s’enferme dans un silence insupportable pour les soignants. Elle refuse de parler, de répondre aux questions, d’être active dans son processus de guérison. Le matin elle refuse de se lever « je sens une chape de plomb au-dessus de ma tête » ou « à quoi ça sert ici personne ne me comprend ». Julie déclenche à l’hôpital une forte agressivité de l’équipe. Julie va de plus en plus mal. Survient alors un grave épisode anorexique où une hospitalisation en service d’endocrinologie est inévitable. Julie est sous perfusion en continu. Nouvelle hospitalisation en psychiatrie de l’adolescent. Cette fois-ci, le diagnostic diffère : anorexie mentale. Nouvel échec thérapeutique. D’autres épisodes suivront et aujourd’hui Julie reste une adolescente en souffrance qui n’a pu être correctement aidée et accompagnée.

Prendre en compte les spécificités de fonctionnement intellectuel et affectif de l’enfant et de l’adolescent surdoué comme le nécessaire aménagement des tableaux cliniques habituels est indissociable d’un aménagement thérapeutique. En particulier, la part cognitive du Soi doit être intégrée dans la thérapie. Elle consiste à permettre au patient de réapprivoiser progressivement sa pensée en l’accompagnant doucement et patiemment dans ce cheminement délicat. Il faut intégrer d’emblée que le risque de pensée est la barrière qui sera la plus difficile à franchir puisqu’elle est synonyme, superposée, à la pathologie elle-même. Cette réanimation cognitive est indispensable à la redynamisation psychologique globale, à la restauration narcissique. La prise en charge de la part cognitive du Soi suppose la capacité d’intégrer une médiation cognitive dans la relation thérapeutique. C’est un levier thérapeutique incontournable.

Le thérapeute doit également être averti de la remarquable capacité de manipulation du jeune surdoué. C’est d’abord lui qui teste le psy, qui évalue ses capacités à le comprendre et à l’aider. Il ne s’agit pas d’une opposition ou d’un rapport de force stérile mais de son incoercible besoin d’analyse et de compréhension des personnes qui l’entourent et de son talent pour y parvenir. Dans certains cas, pour faire plaisir à ses parents ou, à l’adolescence, pour éprouver une secrète jubilation intellectuelle, le surdoué s’adaptera au style de son psy, à ce qu’il a compris qu’il attendait de lui. Souvent il anticipe ses questions, ses interprétations, et le psy pris au piège sera conforté dans un illusoire sentiment de compétence. Mais au final ce sont souvent des mois ou même des années de prise en charge inutiles qui laissent l’enfant ou l’adolescent surdoué aux prises avec ses difficultés, inextricables. Car ce dont justement il a besoin c’est qu’on le comprenne sincèrement et qu’on l’aide efficacement. Il est avide d’aide mais désabusé de ne pas en trouver.

Conclusion

Tous les enfants surdoués ne développent pas de pathologie. Un grand nombre d’entre eux sont heureux, bien dans leur vie, dans leur tête et dans leur peau. Mais en l’absence, sur un plan international, d’une étude épidémiologique sur cette population, nous connaissons mieux la population consultante. Le biais de recrutement est réel même si aujourd’hui de plus en plus de parents, grâce en particulier au travail des associations, font pratiquer des tests préventivement. Et, bien que la dérive inverse existe, c’est-à-dire des parents en quête d’un diagnostic mythique, il est incontestable que le dépistage précoce est une prévention nécessaire. Le risque pathologique est corrélé à l’age du diagnostic : plus le diagnostic est posé jeune, plus la probabilité de décompensation pathologique est faible et plus il sera possible d’accompagner efficacement l’enfant dans son développement intellectuel comme affectif.

Le constat clinique des troubles psychologiques sévères dans lesquels les enfants et adolescents surdoués peuvent être précipités ne peut laisser indifférent. Il importe d’en prendre pleinement la mesure. Les spécificités de fonctionnement du surdoué dans ses modalités affectives et cognitives sont des composantes indispensables à intégrer à la clinique psychologique. L’enfant surdoué est, par constitution, fragile et vulnérable. Incapable d’insouciance, d’indifférence, décalé à l’école et parmi les autres, il connaît très jeune l’inquiétude et l’anxiété. La construction de son identité est marquée par sa différence. Enfant surdoué, enfant en danger, pourrait-on presque dire.

Il s’agit d’un problème de santé publique dont le pourcentage (un peu plus de 2 % de la population) correspond à celui de toute population à risque. On ne peut plus, ni sur un plan médical ni au niveau de l’Education nationale, négliger cette population sous des prétextes idéologiquement et politiquement corrects, prétextes qui maintiennent le surdoué dans une représentation erronée et dangereuse. La formation est urgente car le nombre d’enfants et d’adolescents surdoués en grande souffrance psychologique est inadmissible. On peut prévenir une bonne partie de ces troubles. L’intelligence ne doit plus faire peur à ceux qui l’observent. La différence doit être tolérée quels que soient la nature ou le sens de cette différence.

Siaud-Facchin Jeanne, « Quand l’intelligence élevée fragilise la construction de l’identité : comment grandit-on quand on est surdoué ?. », Développements 3/2010 (n° 6) , p. 35-42
URL : www.cairn.info/revue-developpements-2010-3-page-35.htm.
DOI : 10.3917/devel.006.0035.

Les surdoués confrontés au monde du travail

"Adultes sensibles et doués. Trouver sa place au travail et s’épanouir", Arielle Adda et Thierry Brunel (Odile Jacob, 304 pages, 23,90 euros).

Bac à 16 ans, deuxième plus jeune diplômé de l’Essec à 20 ans, licence et maîtrise d’ethnologie, licence de langue et civilisations chinoises en mandarin, cours de philosophie en auditeur libre… Thierry Brunel commence son parcours sur les chapeaux de roues, et ne s’arrête pas : s’ensuivent un MBA, les postes à responsabilité, les promotions, la création de sa propre structure de conseil en investissement.

Une trajectoire brillante, mais aussi le fruit d’interrogations et parfois de souffrance : le professionnel est aussi un homme hanté par la phrase de Sénèque – « il n’est pas de vent favorable à celui qui ne sait pas où il va ».

Presque tabou

Ce n’est qu’après 33 années de vie professionnelle et de questionnements qu’il dispose « enfin des réponses adéquates », après une longue réflexion sur la précocité, l’hyperactivité et la gestion des émotions et de la grande sensibilité. Une réflexion qu’il a envie de partager : « envie de prévenir, d’aider à mieux anticiper pour faire tomber l’angoisse et moins gâcher, de faire ce cadeau… et de me faire aussi ce beau cadeau réparateur. »

Le résultat ? Un livre, Adultes sensibles et doués. Trouver sa place au travail et s’épanouir, coécrit avec Arielle Adda, l’une des premières psychologues à s’être intéressée en France aux problématiques des enfants doués : elle fait partie de ceux qui ont remis à l’ordre du jour un sujet qui dans les années 1990 était presque tabou. « Dans notre belle France qui souffre parfois durablement de ses excès idéologiques, le sujet avait été enterré par la bien-pensance depuis 1968 car… suspecté de relents d’eugénisme ».

Mais pourquoi faudrait-il se préoccuper des gens qui ont quelque chose en plus ? Le concept même de « doué » ne serait-il pas hasardeux ? Non, car la souffrance des adultes doués est « réelle, effective, profonde, avec des carrières en berne, des fonctions inadaptées, un malaise des collègues et des supérieurs, une inquiétude des collaborateurs », expliquent les auteurs, riches de leurs années d’expérience à l’association internationale de personnes surdouées (Mensa).

Loin des bêtes de cirque montrées dans les émissions,

La personne douée est comme le guépard, rapide, capable de performances exceptionnelles pendant une courte durée, « mais qui a ensuite besoin, plus que d’autres, de pauses et de repos ». S’il est important de sensibiliser le public, c’est aussi qu’il s’agit d’une population large : 2 % de la population, soit plus de 500 000 adultes au travail. « Nous sommes donc tous presque concernés, soit dans notre entourage professionnel, soit dans notre entourage personnel, par la proximité d’adultes surdoués ».

Pour faire état de la réalité concrète des surdoués confrontés au monde professionnel, le livre est bâti sur une complémentarité d’observations cliniques, de connaissances théoriques et de la réalité perçue par les adultes surdoués au travail, et enrichi par des interviews d’experts, des portraits de vie professionnelle d’adultes doués, mais aussi des conseils aux employeurs. Car l’ambition de l’ouvrage est de livrer des réponses, des pistes de cheminement, à tous ceux qui sont dans le mal-être, mais aussi à leurs manageurs, collègues et collaborateurs qui souvent ne savent pas comment s’y prendre.

Il existerait ainsi trois types de réaction des collègues non surdoués vis-à-vis d’adultes concernés au travail : bienveillance, maladresse, mais, dans la plupart des cas hélas, agressivité. Une attitude qui se paie par « une perte de productivité, un blocage relationnel, rejet et souffrance pouvant aller jusqu’au chômage et au suicide ».

Alors que les Etats-Unis ont mis au point des programmes civil et militaire de détection, d’orientation et de fidélisation des adultes surdoués, la France serait très en retard. Les auteurs militent pour l’ouverture d’un programme français, francophone et européen sur cette thématique. Il est temps que les Etats européens et les responsables d’administration utilisent « pleinement cette formidable potentialité aujourd’hui quelque peu en jachère ».

Adultes sensibles et doués. Trouver sa place au travail et s’épanouir, Arielle Adda et Thierry Brunel (Odile Jacob, 304 pages, 23,90 euros).

 
  • Margherita Nasi
    Journaliste au Monde

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10 conseils pour mieux vivre votre hypersensibilité !

Quels sont les principaux signes de l’extrême sensibilité, et comment la gérer au quotidien ? Conseils pratiques de ceux qui la vivent, pour évoluer normalement dans ce monde et faire de ce trait de personnalité une force.

Vous êtes très sensible au bruit, à la foule, aux odeurs ? Vous avez l’impression d’être en permanence pris(e) dans des vagues d’émotions ? Vous êtes peut-être hypersensible ! Comment gérer ce trait de personnalité qui a tendance à compliquer le quotidien ? Déjà, arrêter de considérer que vous avez un « problème » : entre 15 et 20% de la population y serait sujet. Deuxième bonne nouvelle : vous pouvez facilement changer certaines conditions de votre vie pour faire de votre sensitivité non pas un handicap, mais une force.

5 signes qui indiquent que vous êtes hypersensible

1- Une super réactivité à l’environnement
Pour vous, les petits désagréments du monde extérieur peuvent vous mettre les nerfs à vif. Le trop de bruit peut vous agresser, et vous donner envie de fuir pour trouver le silence. Vous êtes peut-être réactif à trop de lumière, ou au contraire au manque de luminosité. Ou alors c’est la foule qui vous met à mal, vous avez l’impression que votre espace vital est envahi et vous sentez monter en vous un besoin primaire de vous protéger. Enfin, vous êtes très probablement sensible aux ambiances, et aux énergies des lieux et des personnes.

2- Une grande sensitivité corporelle
L’hypersensible est extrêmement réactif, témoigne Laura Marie sur son blog Mind, Body, Spirit. « Les informations nerveuses circulent très vite », et donc ce type de personne « réagit à tous les stimuli, sans vraiment filtrer ». Ainsi, vous sentez certainement votre corps et votre peau très réceptifs aux stimuli corporels de type caresses et massages. Vous pouvez être susceptible aux allergies, et du fait de la réactivité de votre peau vous pouvez avoir des difficultés à supporter certaines matières, ou les étiquettes des vêtements.

3- Une vie émotionnelle intense
Les personnes à grande sensibilité ont tendance à une très importante émotivité et à vivre leurs émotions de manière très intense. Vous avez le sentiment que vos émotions se déclenchent pour un rien et au quart de tour, et qu’elles vous saisissent jusqu’aux tréfonds de votre être ? Vous avez une empathie surdéveloppée, qui vous fait ressentir les émotions des autres, en particulier la souffrance, comme si c’était la vôtre ? Vous avez tout de l’hyperémotif, qui vit dans l’affectif et dont les joies et les souffrances peuvent prendre des proportions démesurées.

4- Une grande créativité
Si vous êtes très sensible, il est probable que tout ce qui touche à la créativité soit votre monde. Vous avez certainement un fort sens esthétique, vous aimez les arts et goûtez intensément à la musique. Vous pouvez faire preuve d’une grande créativité intellectuelle, avec toujours plein d’idées sur tout, et d’une capacité particulière à réfléchir en dehors des sentiers battus. Vous avez peut-être également des capacités extrasensorielles très développées, et une ouverture particulière aux mondes invisibles, tels que les rêves.

5- En quête de sens
Pour vous, la vie ne se réduit pas au travail, à la famille, à la construction d’une sécurité matérielle, ou à une simple recherche de plaisirs. Vous sentez que la vie est bien plus profonde et vaste, et vous passez beaucoup de temps à réfléchir à son sens. Alors, comme les hypersensibles, vous cherchez à vous intégrer de manière cohérente et positive au monde, et à y apporter votre contribution. Comme cette recherche prend la forme d’une véritable quête de vie, vous pouvez parfois vous sentir seul(e), en décalage avec ceux qui ne partagent pas ce point de vue.

5 recommandations pour vivre mieux

1- Se déculpabiliser
« Connais-toi toi-même », disait Socrate : prendre conscience de sa grande sensibilité est la première étape pour agir. Commencez donc par vous observer – avec bienveillance – : vos émotions, vos réactions… Ensuite, comme le conseille Laura Marie, cessez de penser que vous avez un problème : l’hypersensibilité est « peut-être quelque chose de fatigant parfois, mais d’un autre côté, c’est un énorme avantage », vous dotant par exemple d’un grand potentiel intuitif. Et si vous faisiez vous aussi une liste de tout ce que votre hypersensibilité vous apporte de positif ?

2- Faire de l’hypersensibilité une force
Puisque vous êtes doté(e) de cette capacité inhabituelle, pourquoi ne pas l’utiliser de manière positive ? Pour vous-même, vous pouvez par exemple utiliser votre empathie pour « comprendre les autres au point de pressentir leur personnalité, leurs attentes et leurs pensées », explique Christel Petitcollin, formatrice en développement personnel, et ainsi nouer des relations plus profondes et sincères avec vos proches. De manière plus large, vous pouvez chercher comment mettre votre empathie et votre besoin de contribution au monde au service d’une cause.

3- Se protéger des lieux, personnes, circonstances qui vous touchent
« Connaissant notre hypersensibilité, il est impératif de se protéger. Le monde ne changera pas du jour au lendemain, c’est donc à nous de nous y adapter en sélectionnant avec attention tout ce que nous faisons, les endroits où nous allons, ce que nous regardons et les gens que nous fréquentons. » explique Laura Marie. En vous protégeant de ce qui vous met systématiquement à vif, vous préserverez votre énergie, votre moral, et votre ouverture envers les autres.

4- Arrêter d’absorber les émotions des autres
L’hypersensible a tendance à absorber les émotions des autres et à les vivre comme si c’était les siennes. Cela lui fait trop à gérer en plus de ses propres émotions, et il s’en retrouve épuisé. « Tout d’abord, demandez-vous si le sentiment est le vôtre ou celui de quelqu’un d’autre. » suggère l’auteur en entraide Judith Orloff (blog Esprit Science Métaphysique). Ensuite, si l’émotion appartient à un autre, faites l’exercice conscient de la lâcher : elle ne vous appartient pas, et donc vous la rendez à l’univers, en toute bienveillance. Si l’émotion est très forte, prenez quelques instants pour vous concentrer sur votre respiration, la ralentir, afin de vous apaiser et vous recentrer.

5- Pratiquer une discipline visant à développer la paix intérieure
Méditation en pleine conscience, exercices d’entraînement de l’esprit, yoga, qi qong, il existe une variété de disciplines permettant un travail de transformation intérieure qui ultimement permettent de mieux gérer les émotions, prendre du recul quant au fourmillement incessant des pensées, et développer une certaine sérénité – voire une sérénité certaine ! D’autres activités, telles que le sport, permettent « de se vider régulièrement la tête, et également de toutes les émotions ingurgitées pendant la journée », propose en outre Judith Orloff. Cherchez celle qui vous conviendra le mieux !

 

Source : INREES