Les mots qui blessent tous les enfants, qu’ils soient ou non doués

Chronique de ,
Psychologue

Le parcours de tout enfant est parsemé de chocs plus ou moins profonds, mais ils risquent d’entraîner des répercussions plus secrètes et plus lointaines chez les enfants doués, hypersensibles et imaginatifs.

Ces chocs peuvent être provoqués tout simplement par une phrase qui leur sera apparue comme un jugement définitif énoncé par une autorité difficile à contester : ainsi, animés par  un grand souci pédagogique, les parents pensent qu’une critique forcément constructive permet à leur enfant de s’endurcir et de se forger des armes plus efficaces pour affronter les vicissitudes de la vie. En réalité, la phrase à visée pédagogique leur renvoie d’eux une image qu’ils s’imaginent figée dans ses faiblesses  et qu’il serait donc sans doute vain de tenter de combattre, ils auraient plutôt tendance à se répéter cette phrase en y voyant une définition d’eux-mêmes dont ils devraient s’accommoder. Pourtant, généralement, les parents préfèrent féliciter leur enfant pour ses réussites, ses progrès, et pour toutes ses qualités qui les enchantent, mais cet enfant encore incertain entend ces paroles bienfaisantes et les relativise aussitôt, puisqu’elles viennent de leurs parents aimants, sans doute aveuglés par leur amour. Une critique, même noyée au milieu de toutes ces paroles douces, paraît alors d’autant plus forte.
Bien entendu, il n’est pas question de se garder de toute critique au prétexte que son cœur sensible en serait tout écorché, il faut simplement rester attentif : cette critique ne doit pas revêtir un aspect définitif, elle s’assortit de conseils pour dépasser la maladresse qui l’a provoquée, elle se transforme en guide.
Plus qu’à tout autre, on ne répétera jamais assez aux enfants doués que « personne n’est parfait » et on ne se privera pas de ressasser cet axiome, y compris en anglais pour varier.
Ce peut-être, aussi, à un âge où on n’aurait pas l’idée de contester cette parole toute puissante, une maîtresse péremptoire affirmant par exemple « tu ne comprendras jamais rien aux maths » et, de fait, l’enfant ainsi défini ne cherche même plus à résoudre un problème, donnant pour justification qu’il est « nul en maths » et que ce n’est même pas la peine de tenter de les lui expliquer. Il préfère encore citer cette maîtresse si sûre d’elle et éviter le ridicule de paraître demeuré en essayant maladroitement et vainement  de résoudre un problème que tous les autres enfants auront réussi sans la moindre difficulté.
Il ne faut jamais oublier qu’il est plus difficile pour les personnes douées de se former d’elles-mêmes une image claire et fidèle à la réalité, aussi elles auraient, plus encore que d’autres, tendance à admettre comme irréfutable une définition émanant d’une « autorité ».  Un enfant doué entend tellement de définitions contradictoires à son sujet qu’il lui est pratiquement impossible de s’y retrouver et sa nature perfectionniste et inquiète le pousse à retenir surtout les plus défavorables ; c’est à peine s’il entend les  plus flatteuses, du moins ne les retient-il pas, même si elles lui ont causé un grand plaisir sur le moment. Il les a répétées à ses parents, heureux de leur faire ce  cadeau, comme on offre un bouquet de fleurs aux personnes qu’on aime. Ensuite, un peu ragaillardi, il repart au combat, ne doutant pas une seconde qu’un piège déjà tendu ne manquera pas de le dérouter, marquant peut-être les limites de ses possibilités. C’est alors que des critiques bien ciblées dissiperont ses illusions, effaçant les paroles qui lui avaient permis de goûter un moment heureux.
On voit des adultes qui avouent avec une souffrance manifeste un manque qui les aurait touchés dès le début et qu’ils vivent comme un véritable handicap alors qu’il aurait pu être facilement combattu, par exemple, des dyslexiques légers massacrés par une méthode de lecture qui ne leur convenait pas, des enfants tellement rêveurs et décalés dans leurs réactions  qu’on leur renvoyait l’image d’un élève peut-être un peu simplet, dont les fulgurances, de plus en plus rares, échappaient à la perspicacité des adultes qui s’occupaient d’eux.
Les caractéristiques dont on les affuble, le plus souvent utilisées pour masquer la perplexité qu’ils suscitent, laissent malgré tout une empreinte difficile à effacer : il suffit alors d’un simple rappel provoqué par une association d’idées, ou bien par une personne ressemblant à la maîtresse catégorique dans ses critiques, et leur image amoindrie s’impose aussitôt à leur esprit. On a dit qu’ils n’étaient « pas scolaires » et surtout qu’ils « manquaient de maturité ». Dès lors, ils savent qu’ils sont moins bien armés que leurs camarades pour suivre un parcours scolaire aisé.
De surcroît, leur stupide façon de ne pas saisir l’implicite fait parfois d’eux la risée de la classe. Ils n’ont pas su appliquer une consigne simple, ils se sont lancés dans des complications sans nom, effarés par leur impuissance à trouver une réponse, évidente pour tous les autres.
Quand ils souffrent de s’être ainsi fourvoyés, ils sont bien obligés de considérer les critiques comme absolument véridiques, donnant d’eux une définition fidèle, impossible à contester : ils ne sont ni mûrs, ni scolaires, ils en fournissent eux-mêmes la preuve…
Toutefois, quand ils entendent d’eux-mêmes une définition d’une incontestable justesse, où ils reconnaissent aussitôt un parfait reflet de leur nature propre, ils conservent soigneusement ces paroles précieuses, elles leur viendront en aide quand ils  traverseront des orages particulièrement tumultueux.
Par bonheur, leur vitalité et leur incommensurable énergie leur permettent de se retrouver eux-mêmes et de se réconcilier avec leur image : ils ont su, en rêve,  se réfugier à temps dans des univers  vastes et joyeux, où ils pouvaient évoluer avec la grâce et la force qui leur sont propres. Leur imagination ne leur fait plus entrevoir le pire, mais bien plutôt les routes chatoyantes qu’ils pourront enfin découvrir grâce aux savoirs qu’ils auront tout de même réussi à acquérir en dépit de leurs piètres dispositions. Ils ne peuvent pas le savoir, mais ces routes tellement attrayantes sont surtout ouvertes aux enfants « peu scolaires » et « immatures ». Ils possèdent toutes les qualités nécessaires pour les explorer, en découvrir les richesses et tenter de les révéler au plus grand nombre, même s’il s’agit parfois d’une tâche épuisante, interminable, qui pourrait sembler apparemment stérile ou inutile, mais source de joies infinies pour ceux qui les empruntent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *