« Pour être performant, raisonner n’est pas une nécessité »

Fanny-Nusbaum

ENTRETIEN. La chercheuse en neurosciences Fanny Nusbaum, autrice du « Secret des performants », détricote les liens entre intelligence et performance.

Ils réussissent dans les affaires, dans le sport, les arts, les sciences… Mais qu’ont-ils de plus que les autres ? Dans son dernier livre, Le Secret des performants, la docteure en psychologie et chercheuse en neurosciences à l’université Lyon-I, Fanny Nusbaum, se penche sur les ressorts de la réussite. Et casse les idées reçues. La performance n’aurait rien à voir avec le QI. Et cette spécialiste de l’intelligence assure même que tout le monde peut y accéder.

Fanny Nusbaum :Qu’entendez-vous exactement par performants ?

Le Point : La performance est une victoire, une réussite, un dépassement de soi qui sort de l’ordinaire et qui va faire consensus. On ne peut pas être performant tout seul dans sa chambre. Pour être performant, il faut un minimum de public, il faut que ça soit validé par l’extérieur. La performance est une réussite qui se voit. Mais bien sûr, ça peut être une « petite » réussite ponctuelle comme avoir « le feu sacré », un dimanche avec ses amis, et les dépasser largement en course à pied ou bien jouer du piano devant 5 000 personnes toutes les semaines. Le performant est celui qui se trouve fréquemment dans cet état de performance que nous avons tous déjà vécu à divers degrés.

Pour vous, la performance n’est pas dépendante de l’intelligence au sens classique du terme, celle mesurée par le QI ?

Effectivement, la performance n’est pas réservée à une élite et surtout pas à une élite de penseurs, de philo-cognitifs, c’est-à-dire ceux qu’on appelait autrefois les « hauts potentiels » ou les « précoces », qui ont souvent un QI élevé. Le QI correspond à une capacité de raisonnement, ce qui est bien différent de l’intelligence et donc de la performance. Jusqu’à présent, on confondait les deux, alors qu’on peut avoir de grandes capacités de raisonnement, mais ne « jamais » être en état de les montrer… Donc ne jamais être en état d’intelligence. En résumé, l’intelligence n’est pas là où l’on croit qu’elle est. Elle n’est pas dans le QI. Les performants sont plus dans l’intelligence que les penseurs qui ne font que penser dans leur coin. Nombreux sont les hauts QI qui végètent.

Les performants ne cherchent pas à retrouver la sécurité parce qu’ils ont l’obsession du dépassement de soi.

Alors, comment atteint-on la performance ? Quel est le secret des performants ?

Les performants que j’ai interviewés disent tous que ça leur vient naturellement, mais en réalité, on observe trois points communs entre eux. Ils déclenchent tous très rapidement leurs décisions. Pour produire la performance, ils arrêtent de réfléchir plus tôt que les autres, ils font plus rapidement le tour du sujet, pèsent plus rapidement le pour et le contre, de façon très instinctive, très intuitive. Pour cela, ils se reposent sur leur hyperactivité. Pas dans le sens d’un trouble pathologique de déficit de l’attention, mais dans le sens d’une hyperactivité qui fait du bien et qui permet de faire plusieurs choses en simultané. Ces personnes font, ou pensent, à plein de choses en même temps. Les performants sont tous des hyperactifs. Mais tous les hyperactifs ne sont pas des performants.

Le deuxième élément est l’autonomie mentale. Ce ne sont pas des gens qui vont s’intégrer ni s’adapter au système. Ils vont au contraire créer quelque chose et emmener le système avec eux. Ils arrivent à créer une coopération autour de leur action.

Le troisième, c’est cet état de conscience totale que vivent les gens en performance. Très connectés avec leur environnement, ils flairent l’air du temps et se lancent avec leur vision. Ils sont en phase avec leur environnement, ils sont dans la vie.

Le préalable à tout ça, c’est bien sûr le travail. Les performants sont tous de gros bosseurs. Pour arriver à l’état de compétence, ils travaillent énormément. Pour passer ensuite de la compétence à la performance, ils lâchent prise, ils « déroulent », ils se font confiance.

Ce sont des personnes qui n’ont pas peur de prendre des risques ?

C’est ça. Ils se sentent plus à l’aise que les autres dans l’équilibre instable, ils ne cherchent pas à retrouver la sécurité parce qu’ils ont l’obsession du dépassement de soi. Ils ont en commun de chercher à faire quelque chose de grand, dans leur entreprise, dans le sport, dans l’art… Ça peut être aussi autour de leur personne, comme Kim Kardashian qui est, selon ma théorie, plus intelligente que certains intellectuels qui ne produisent rien.

Vous assurez dans votre livre que la performance est à la portée de tous…

On peut effectivement tous atteindre cet état de performance, on peut apprendre à se mettre en état de performance, même avec un QI à 80.

Comment faire pour y accéder alors ?

Il y a dans ce livre de nombreux conseils pour y arriver, comme l’entraînement à penser très vite. La rapidité de penser se travaille de nombreuses manières différentes. Par exemple, en écoutant des livres audio en vitesse accélérée. Le cerveau s’adapte ainsi à penser vite. On peut faire la même chose avec la lecture rapide qui force le cerveau à acquérir des automatismes à la rapidité. On peut s’entraîner au quotidien pour être plus performant pour le jour où il y a une décision plus rapide à prendre.

Vous expliquez également que pour performer, il faut faire confiance à son intuition. Il faut arrêter de réfléchir, de raisonner ?

Oui, et c’est là un de mes combats et c’est assez à contre-courant. Aujourd’hui, on est dans une survalorisation du rationnel, de l’esprit critique, du cartésianisme. Les gens réfléchissent de moins en moins bien, avec l’impression du contraire, mais, pour la performance, raisonner n’est pas une nécessité. Le cerveau traite 90 % à 95 % de l’information de façon inconsciente. Il fait en permanence des probabilités à partir des expériences antérieures, pour pouvoir prendre des décisions. La plupart du temps, ce sont de bonnes décisions. C’est ça, l’intuition.

D’un autre côté, 5 à 10 % de notre activité cérébrale est consciente et maîtrisée, calculée, laborieuse, dans le raisonnement, le rationnel, la planification… mais ce n’est pas bon pour la performance. Réfléchir n’est évidemment pas une mauvaise chose, bien au contraire ; mais s’appesantir sur la réflexion quand on veut performer est une erreur stratégique. Le préfrontal, la partie conscience du cerveau qui rationalise tout le temps, doit faire confiance au cerveau plus ancien qui est une machine très bien huilée. Il peut faire erreur, mais la plupart du temps, le cerveau fait bien son travail, car il cherche à garantir la survie.

Comment êtes-vous arrivée à ces conclusions ?

D’abord par l’observation, cela fait 20 ans que je travaille dans ce domaine et que je suis fascinée par la performance. Je trouve qu’on salit beaucoup les performants qui sont censés ne pas être intelligents, mais seulement chanceux. On doute par exemple souvent de l’intelligence des footballeurs. Alors que ce qu’ils ont de plus, c’est justement l’intelligence. En réalité, nous cherchons tous la performance, car il est toujours plus agréable d’être valorisés que de rester une personne lambda, mais on ne veut pas se l’avouer. Je suis arrivée à ces conclusions par l’observation de mes patients, de mon entourage et également des 16 performants que j’ai interviewés pour les besoins du livre. Et il y a aussi la partie recherche en neurosciences. On vient de finir une étude avec le chercheur en neurosciences Dominic Sappey-Marinier. On a fait passer QI et IRM à une soixantaine de personnes plus ou moins performantes. Les premiers résultats confirment une corrélation entre performance et organisation cérébrale. Ils ont tous une plus grande modularité dans le cerveau, plus focalisés sur leur objectif de se dépasser, de faire quelque chose de grand.

Pourquoi est-ce si important de connaître les secrets de la performance ?

Cette connaissance peut avoir des répercussions dans de nombreux domaines, dans l’éducation, la prise en charge psy, dans le travail, dans l’entreprise… À l’école, ça change tout. Il faut désormais aller chercher la différence et la mettre en avant, plutôt que chercher l’intégration. Pour que chacun révèle ses capacités et sa différence. C’est en ça que la performance est accessible à tous. À l’école, il devrait être obligatoire d’enseigner comment accéder à l’état de performance. On valorise culturellement le raisonnement, la pensée, la réflexion, ce qui est très bien, mais ce n’est pas ce qui va aider les enfants à se réaliser.

 

Source : lepointe.fr

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